dimanche, mars 05, 2017

Ma visite médicale

Il arrive un jour où, malgré les innombrables pilules disponibles sans ordonnance en supermarché, on a besoin de voir un médecin. Et aux Etats-Unis, la charge émotionnelle de cette simple action, voir un docteur, est énorme. D'abord parce que ça coûte cher, et que cet univers est impénétrable. Impossible de savoir à l'avance ce que vous paierez sans consulter un conseiller en assurance. Ensuite parce qu'on a beau être estampillée « bilingue » sur les diplômes universitaires, le langage scientifique, c'est autre chose. Confrontée à l'autorité en blouse blanche, on perd ses moyens, on a un besoin paranoïaque de comprendre le sens de la moindre virgule, bref on n'est pas dans son état normal, et on flippe. On est vulnérable, ramené à un vague sentiment infantilisant par ces personnels qui ne vous expliquent rien et vous manipulent à leur gré.

J'exagère ? Essayons un instant le coup de l'empathie : vous êtes moi, cher lecteur. Vous ressentez une grosse fatigue générale, vous commencez à perdre vos cheveux, vous savez que c'est sans doute dû au stress de ce nouveau boulot mais comme vous êtes végétarienne, vous avez tout le temps peur de manquer de fer et de vous faire une petite anémie. Au bout de deux mois, vous décidez de consulter. Vous choisissez la clinique au hasard, parce qu'elle n'est pas loin de l'école et qu'on peut vous prendre sous deux jours. Avant d'inscrire votre nom au registre des rendez-vous, on vérifie tout de même quel est votre numéro d'assurée et si vous serez bien couverte pour la consultation.

Vous arrivez à la clinique. Vous remplissez un premier formulaire où on vous demande d'identifier votre statut marital, votre employeur, votre « race » et votre religion. Vous remplissez les deux premières catégories, et demandez à la secrétaire pourquoi elle a besoin du reste. Elle vous répond que vous pouvez laisser tout ça en blanc, ce que vous faites.

Une première personne vous reçoit, elle semble être infirmière, et conduit un interrogatoire sur vos antécédents personnels et familiaux. Ok, pourquoi pas, le docteur est sûrement occupé à des besognes qui conviennent mieux à ses hauts diplômes, rationalisons le processus, pourquoi pas. Une deuxième personne vient me voir. Il vous paraît logique de déduire que c'est le médecin. Hé non, vous expliquera plus tard votre époux préféré, c'est simplement un infirmier de rang supérieur, qui ira ensuite faire valider son diagnostic par le médecin en charge. Il vous pose des questions plus approfondies, et note plein de choses sur un formulaire. Il emploie des tas d'acronymes, BBC, EKG, que vous devez lui faire expliquer, bien que vous lui ayez dit dès le début que c'était votre première consultation aux USA. A chaque fois que vous ouvrez la bouche, il semble vous rajouter un examen supplémentaire : test sanguin, test d'urine, test de grossesse, on sait jamais, et électro-cardiogramme. Electro-cardiogramme ??? Oui, si vous avez quelquefois des palpitations, ça peut être une sage précaution. Vous découvrirez plus tard que cet examen coûteux est couvert par l'assurance dans le cadre d'une première visite- « checkup ». Pur hasard, certainement.

L'homme s'en va, en vous disant d'attendre quelques minutes avant les examens, qu'ils font sur place. Deux femmes arrivent, vous reconnaissez l'infirmière du début, elles vous demandent de vous déshabiller, de revêtir une blouse de papier et d'enlever vos bijoux. Puis elles repartent sans rien dire. Vous êtes à demi-nue dans une salle de clinique. Vous attendez, mais vous ne savez pas trop quoi. Vous vous préparez mentalement à traverser le couloir dans cette tenue. Vous commencez à vous demander quel est le problème avec votre cœur. Vous faites des calculs totalement à l'aveugle, Combien ça pourra me coûter tout ça, 50$ ? 300$ ? Les infirmières reviennent avec des électrodes. Point de couloir à traverser, l'examen se fera dans la même salle, la blouse est juste pour que votre poitrine ne soit pas dénudée devant deux infirmières et dans une pièce fermée à clef. Ca vous paraît un chouïa excessif, d'autant plus qu'une des deux infirmières ne cesse de recouvrir votre mamelon droit qui se découvre en permanence. Elles posent les électrodes, les enlèvent sans rien vous dire. Vous demandez quand même, Tout va bien ? Elles vous disent que seul le docteur peut vous répondre. Vous flippez quand même un brin. Une femme assez âgée passe la tête par la porte, se présente, Je suis le chef de cette clinique, vous allez bien ? On va regarder vos résultats, ne bougez pas. Vous ne comprenez pas bien pourquoi vous devez voir quatre personnes pour une petite consultation de rien du tout. Juste un peu de fatigue. Etes-vous sur le point de faire un infarctus et vous l'ignoriez ? Vous devez vous forcer un peu pour rester calme.

Vous passez encore par la case prise de sang, flacon d'urine, et vous revoyez l'infirmier en chef. Il vous informe qu'il n'y a rien d'urgent, mais que vous devriez voir un cardiologue quand vous aurez le temps, car un battement de votre cœur survient un peu trop tôt. Vous cherchez à comprendre : trop rapides, mes battements ? Non, trop tôt. Vous en parlerez avec le spécialiste. Au revoir, bonne journée ! Vous êtes un peu sonnée, mais vous gardez surtout en tête le « rien d'urgent ». Ce n'est pas grave, c'est tout ce qui compte.

Arrivée à la caisse, vous serrez les fesses en attendant la facture : 25 dollars. Soit le prix de la consultation. Tous les frais de labo sont compris là-dedans, alors ? Vous ressortez plutôt enjouée, finalement ça ne s'est pas si mal passé.

Trois jours plus tard, toujours pas de résultats. Vous appelez la clinique, on vous dit qu'on vous téléphonera quand ce sera prêt. Quatre jours plus tard, vous recevez un appel d'une femme inconnue de vous qui vérifie vote identité et vous dit, « Tout va bien ». Elle s'apprête à raccrocher quand vous dites, Attendez, il y avait quand même un test de grossesse, ça signifie quoi tout va bien dans ce contexte ? Elle relit les résultats : vous n'êtes pas enceinte. Ouf, tant mieux, avec les trois apéros que vous aviez pris le week-end dernier, vous préférez. Mais c'est quand même une drôle de façon de vous l'annoncer.

Vous en discuterez plus tard avec un ami mexicain plus habitué que vous à ce système de santé. Lui aussi a le vif sentiment qu'on essaie de tirer le maximum du forfait d'assurance à chaque consultation, mais vous fait aussi voir que la furie procédurière des Américains a du bon : pour éviter d'être traînés en justice à tout bout de champ, les médecins font souvent des tests exhaustifs à la moindre suspicion. Du coup, on est bien surveillés. Ca relativise un peu, mais vous l'avez quand même super mauvaise quand vous recevez une facture de 134$ du labo, deux semaines après.


Vous ne vouliez pas donner dans le cliché et terminer ce post par un bon vieux « Qu'est-ce qu'on est bien en France, avec la sécu », mais en fait si. Vous repensez au « copay », ce système qui vous fait payer 25$ non remboursés à chaque visite médicale, aux médicaments largement dispo en pharmacie et donc totalement à votre charge, à la franchise de 1500$ par an de votre assurance, qui est pourtant l'une des meilleures ici, à votre collègue qui va subir une opération cardiaque dans trois semaines et n'aura droit qu'à 6H d'hospitalisation post-op avant qu'on lui réclame son lit, et la conclusion vous paraît inévitable. Vous vous dites même que ce manque absolu de solidarité institutionnalisée et d'égalité face aux soins pourrait bien être un motif déterminant dans votre désir de rentrer en Europe. Ca, et le racisme grandissant, les droits des femmes bafoués, les libertés civiles rognées. Mais ces trois choses-là, je ne suis pas bien sûre qu'elles n'arrivent pas en France bientôt.

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