mardi, avril 12, 2016

Le temps des habitudes.

Avec le temps vient, tout s'en vient. Une foultitude de petits riens. De petites miettes de choses familières, d'assurance gagnées sur l'angoisse de l'inconnu. Le trajet entre l'université et la maison, qu'on fait pour la première fois sans y penser, sans avoir eu besoin de jeter un œil au GPS. Les retours de plage, sable entre les doigts de pied, dans l'exacte lumière des après-midis d'été de mon enfance. Des conversations où on est contente d'avoir su exprimer des nuances dans un vocabulaire soutenu, même si ça passe totalement inaperçu auprès des anglophones blasés. Vient aussi le temps des premiers amis, aussi, des premiers thés pris avec un ersatz de pain au chocolat en parlant choc culturel, et de la première fête de départ d'un vague pote danois. Cette évidence : se sentir bien quelque part, c'est avant tout affaire de réseau. Il s'agit juste de trouver sa tribu.

Avec la confiance en soi, le regard évolue aussi. Si tout est différent, alors il faudra prendre le changement à bras-le-corps. Les Américains ont cette expression formidable : « you have to embrace it ». Difficilement traduisible : quelque chose entre « accueillir à bras ouverts  », « épouser pleinement », et « adopter (un nouveau comportement) ». C'est l'idée que tu dois te confronter à ta nouvelle réalité, l'accepter profondément. Pas vraiment de place pour la nostalgie ou l'auto-apitoiement. Et de fait, il est vrai que certaines habitudes exigent une attitude volontariste. Conduire, avec un code de la route exotique et des panneaux qui ne semblent pas faire sens. Faire les courses dans des supermarchés où l'oeil européen est noyé de références (25 marques de céréales, vraiment?) Accepter que de parfaits inconnus interrompent votre conversation pour s'en mêler, ou vous demander d'où vous venez. Parler anglais comme je parle français- du moins essayer.


La langue, même si elle m'occasionne (et m'occasionnera encore) bien des frustrations, commence à me devenir plus intime. Je commence à goûter la chair des mots, à toucher leur ossature. A percevoir l'image qu'ils projettent, sans m'en tenir au transvasement de sens depuis le français, ou à la froide rationnalité tirée du contexte, voire du dictionnaire. Glissement subtil que ce nouveau lien avec ma langue d'adoption, mais tellement émouvant. Comme en français, langue tant aimée et tant étudiée, dont je connais les pièges et les recoins sombres, je n'ai plus besoin de comprendre. Je sens les gros bouillons du sang qui gushes out of un personnage de roman blessé, et la gifle méprisante que s'administre le héros de Coetzee en se traitant de daft. 
Tout terme apprécié est ensuite testé, comme négligemment, dans une conversation, et ajouté à la liste des éléments qui constituent mon style. Chaque teste d'appropriation réussi est une vraie jubilation, une vraie fierté. Presque une conquête. Et je me dis que c'est peut-être là que se niche pour moi le sentiment d'appartenance à un lieu, à une culture : dans le plaisir des mots et de leur milliard de petites touches de couleur, de saveur, dans la poéticité du dire, dans le merveilleux pouvoir incantatoire de la langue.

jeudi, mars 24, 2016

Field trip.

IV.

Mercredi matin, 6H45. Fidèle à mon principe d'accepter toutes les sollicitations, et anticipant le fait que mon mec est parti pour deux jours avec la voiture, je me lève. J'ai accepté d'accompagner Melanie, copine de ma coloc, qui organise une sortie scolaire avec des CPs. Ses élèves sont 18, il y a plein de parents et on va à la plage. Ca devrait pas être trop dur. Et effectivement, à l'école, les petits ont l'air tout mignons. L'instit les appelle un par un pour leur coller une étiquette-prénom sur la poitrine : Jabez, Marcos, Raùl, Brisa, de temps en temps un petit Donovan ou une petite Alexia... On n'est plus à Santa Cruz ici, mais à Watsonville : c'est beaucoup plus pauvre, il y a même des gangs. C'est une des seules villes assez bon marché pour que la population d'origine mexicaine puisse se loger. Alors, même quand ils s'appellent Evelyn ou Jared, la plupart des élèves sont latinos. 

Un dernier tour aux toilettes, on prend le sac de pique-nique et zou, tous dans le beau bus jaune des séries américaines. Trois petites filles aux rubans fuchsia noués dans leurs longues tresses s'assoient côte à côte. Deux savent boucler leur ceinture, la troisième non. « Vous pouvez l'aider ?, me demande une maman. Je n'ai jamais été dans un bus avant. » Une autre maman a un tatouage dans le cou, et des lettres gravées à l'encre sur chaque doigt, façon mafia. Une petite fille d'environ six ans a même des dents métalliques, comme Joey Starr. Un autre monde, assurément.

A l'arrivée à la plage, une équipe de trois animateurs d'une association écolo est là pour nous accueillir. Dès leur première phrase, prononcée avec une joie antinaturelle au possible, « On va prendre un seau et ramasser des déchets ! », je me dis que ça sent l'arnaque, cette sortie. Mais je suis venue jusqu'ici, alors j'escalade la grande dune de sable comme tout le monde. Devant nous, l'océan pacifique et des vagues assez impressionnantes. Défense de s'approcher de l'eau. Les gamins furètent partout à la recherche de trucs à rapporter à la maîtresse. Ils sont enthousiastes, mais ne différencient pas très bien ordures et éléments naturels : des plumes, des morceaux de bois, des bébés méduses échoués atterrissent dans les seaux. Au bout d'une quinzaine de minutes, montée dramatique : une otarie morte est repérée sur le sable. Melanie doit dépenser pas mal d'énergie pour empêcher les gamins de tripatouiller la charogne recouverte de mouches. « On ne doit pas le toucher, il est mort, il pue. » « Il est mort parce qu'il pue ? », demande une petite fille. « C'est plutôt le contraire, chérie », répond-elle, impassible, alors que je rigole dans mon coin.

Plus j'observe l'instit, et plus je la trouve emblématique de l'éducation à l'américaine. Elle ne dit jamais non, mais « pas aujourd'hui » quand un enfant veut mettre les pieds dans l'eau, ou « ce n'est pas un bon choix » quand un autre essaie discrètement de partir vers la zone de pique-nique avant l'heure. Les enfants sont considérés comme des êtres à part entière, qui font des choix, comme s'asseoir gentiment dès l'entrée en classe, ou faire l'andouille à la place. Pas d'impératif, pas d' « écoutez-moi ! », mais plutôt « c'est vraiment un bon moment pour écouter ce que j'ai à vous dire ». C'est un vrai débat, ici. Il y a quelques années, une journaliste ayant vécu à Paris a gagné pas mal d'argent avec deux bouquins, « Les enfants français ne balancent pas leur nourriture » et « Bringing up Bébé ». La thèse, en gros, est que les Américains sont des « parents-hélicoptères » qui survolent leur gamin en permanence, ne lui laissant pas le temps de s'ennuyer et interrompant sans cesse leur vie d'adulte pour l'écouter. N'élevant jamais la voix, ils passeraient leur temps à comprendre pourquoi, au fond de lui, leur gamin de 18 mois a jeté sa purée par terre. 

Les Français, eux, gronderaient plus facilement leur progéniture, lui apprendraient à dire « bonjour » et « merci » de façon beaucoup plus systématique, et lui diraient d'aller jouer dans le jardin quand ils veulent boire un verre avec leurs amis. La comparaison est trop grossière pour être tout à fait honnête, mais je dois avouer que la seule maman que j'aie vu reprendre son fils qui courait dans les allées d'un supermarché, c'était une Italienne. Les petits Etats-Uniens, eux, jouent librement entre les rayons, slalomant entre les jambes des clients et flanquant des boîtes de céréales par terre. La culture mexicaine, elle, semble plus proche de la culture française ; quand Javier se roule dans la dune au lieu de remettre ses chaussures, sa mère lui dit sèchement : « Tu as entendu ta maîtresse, elle a dit que ce n'était pas un bon choix. Ca veut dire que tu fais quelque chose de mal. » Et de le ramener dans le droit chemin par le col de son manteau.

De l'autre côté, l'éducation à l'américaine est vraiment chouette dans sa façon de considérer les gosses, et de leur donner envie d'apprendre. Melanie a mis au point tout une sorte de petits gimmicks pour attirer l'attention des enfants, « If you can hear me, point to the floor. If you can hear me, point to the door », elle chante la phrase « j'en vois deux qui n'ont pas écouté ce que j'ai dit » quand des gamins partent cueillir des fleurs au lieu de venir colorier leurs albums. La petite Brisa, qui se colle à côté de nous pour déjeuner, n'ose pas répondre à nos questions, ni décrocher un mot face à deux adultes qu'elles ne connaît pas ; Melanie la rassure, « c'est parfaitement ok d'être timide sweetie ». J'imagine avec nostalgie ce que j'aurais pu faire d'un commentaire comme celui-là, la confiance que ça m'aurait donné, moi qui étais une môme quasi-mutique.

A 10H40, c'est déjà l'heure de manger. Le déjeuner, évidemment, est composé de deux sandwiches au beurre de cacahuète et à la confiture. Certains parents ont ajouté des chips, pour faire bonne mesure. Le packed lunch contient aussi des baby carottes en sachet, des raisins secs et des pommes : un bon tiers atterrissent dans le carton à surplus. Pendant la digestion, la maîtresse les incite à dessiner, voire écrire pour ceux qui peuvent, ce qu'ils ont vu pendant le matinée. Certains écrivent leur nom, inventent une grand-mère qui était avec eux pendant la sortie. D'autres veulent savoir, « Comment on écrit Garbage ? » et je me demande bien ce qu'ils auront retenu de leur exploration du bord de mer. Qu'il y a des détritus ? Des animaux en décomposition ?
 Melanie change d'activité très souvent. Elle explique qu'à cet âge, ils peuvent rester attentifs 7mn en moyenne. Moi qui trouvais fatigant de rythmer mes cours de seconde... Après un temps de jeux dans le sable, enterrer les pieds de la maîtresse, construire des châteaux avec des coquillages dessus, il est l'heure de rentrer. Mais pas avant d'avoir re-mangé un petit quelques chose, sandwich restant, gâteaux, lait chocolaté.

Dans le bus du retour, je suis vraiment contente d'avoir pu assister à ce moment de classe, malgré le ramassage de déchets à mains nues (les gants, c'était pour les petits). Par la vitre, je vois les immenses champs de fraises, les ouvriers latinos qui y suent, travailleurs pas chers et dociles. Et je me dis que leurs enfants, déjà bilingues et les yeux émerveillés des petits riens marins, sont peut-être assis à côté de moi. 

dimanche, mars 20, 2016

From California, with love. Part III.

III.

Il y a aussi des choses dont on parle moins, parce que c'est moins drôle, moins exotique, et que tout le monde vous imagine folle de bonheur, une planche de surf sous le bras, dans un décor baigné de soleil. La solitude, physique ou psychologique, est devenue un sentiment archiquotidien. Ici, il me faut assumer une grosse part d'étrangéité ; ne pas connaître les codes, mesurer attentivement ce qui se fait ou pas, mais toujours trop tard, avancer avec un accent bizarre, mêlé de britannique et de français, mais sûrement pas autochtone. Il était facile d'être celle qui parlait le mieux anglais tant que j'étais à Paris ; ici, au milieu d'Américains monoglottes, qui ne savent pas ralentir dans les explications techniques ou expliquer les références culturelles à l'étrangère de service, j'ai des moments de flottement. De longs moments. 

Me reviennent des timidités d'adolescence, patiemment camouflées sous le professionnalisme de l'enseignante. Je refuse d'être celle pour qui toute la conversation devra ralentir, celle qu'on écoutera poliment, mais un brin impatiemment quand même. Je rechigne à prendre la parole en public. Parfois même, je buggue. Je veux parler aussi vite et aussi bien qu'en français, avoir à la fois cette aisance dans le maniement des concepts et ce léger décalage humoristique qui font les conversations parisiennes, et je me prends magnifiquement les pieds dans le tapis. Trop tôt, trop maladroit. C'est tout une nouvelle identité qu'il va me falloir inventer.

Parfois, je panique. Mais qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai quitté la famille que je me suis choisie, c'est-à-dire mes amis, ma famille de sang aussi, un travail intéressant, la reconnaissance professionnelle, ma langue, à laquelle je suis si attachée, une ville que je connaissais depuis douze ans... Je dis à qui veut l'entendre que je suis partie par amour, et par goût de l'aventure, et que ce sont les plus belles raisons du monde, mais ces paroles bravaches ne suffisent pas toujours à calmer les angoisses qui couvent, façon feu mal éteint.

Toutes les nuits, je rêve en français. C'est le stratagème qu'a trouvé mon cerveau pour m'épargner un trop grand choc avec ma nouvelle réalité. Je passe ainsi mes nuits dans mon ancien lycée, dans des coulisses de théâtre, ou dans la maison de mon enfance. Tantôt, j'entame ma journée avec l'énergie de celle qui sait pouvoir compter sur une quantité raisonnable de gens qui l'aiment ; tantôt, c'est la nostalgie des affections lointaines et des possibles parisiens qui me plombe. Je me demande combien de temps il faut à un humain pour s'habituer à un environnement, et pour ressentir quelque chose qui s'apparenterait de près ou de loin à une routine.

jeudi, mars 10, 2016

From Californie, with love (part II)

II.

Alors que je termine ma troisième semaine d'expatriée oisive, je commence à prendre un rythme, à comprendre qu'il est possible de s'accorder cinq mois de repos et de plaisir sans culpabiliser, sans ressentir l'angoisse de l'agenda vide. Lire, écrire, retrouver la joie de cuisiner longuement un plat pour des gens qu'on aime. Laisser échapper des petits cris ravis en apercevant une maman loutre avec son bébé, ce qui me signale clairement comme touriste devant les locaux totalement blasés.

Mon amour renouvelé pour la cuisine est aussi une nécessité pratique. Il est tellement facile ici d'accumuler les calories ! Le moindre chocolat chaud vous est servi en 50cl, avec crème chantilly, copeaux de chocolat noir, et la dose recommandée de sucre pour 24H. Chaque salade, chaque poisson, chaque steak (que mes voisins de table consomment, pas moi) est recouvert d'une sauce épaisse. Grillé, sauté, poché : sans exhausteur de goût, c'est considéré comme fade. Les produits transformés sont partout, chips, pizzas, tacos, taquillas, burritos, fajitas, sodas à volonté, et vos colocataires s'étonnent que vous prépariez vous-même vos repas tous les jours. 

Je ne parle même pas du sandwich américain typique : une couche de beurre de cacahuètes, une couche de confiture, et on referme le pain. Du gras, du sucre, à peu près zéro vitamine ou nutriment. Je me fais silencieusement la promesse que mes futurs enfants n'auront jamais le même lunch que leurs camarades. Fun fact : je me suis amusée à calculer mon poids en livres, et ma taille en pieds. 130 livres pour 5,5 pieds. De quoi se motiver pour aller à la salle de sport tous les deux jours.

Autre mini-choc culturel : la Trivia night. Cela se passe au pub du coin, tous les mercredis : une vingtaine d'équipes, amis ou famille, se réunissent pour répondre à 31 questions de culture générale. Les vainqueurs gagnent une tournée. En France, j'étais championne à ce jeu-là. Littérature, histoire, géographie, politique, et même culture pop, j'enchaînais les bonnes réponses. Hier soir, je n'ai pu que regarder mes coéquipiers américains souffler « facile » en répondant à des questions sur le président des USA qui a aussi été chef de la CIA, sur l'auteur de l'hymne américain ou les mots qui terminent Gatsby le magnifique. 

C'est là que je réalise de plein fouet cette évidence: la culture, c'est éminemment relatif. Ma culture générale, si solide soit-elle, ne vaut pas grand-chose hors de France, où personne ne connaît Flaubert, Lucie Aubrac ou Jean Jaurès. Les rares questions auxquelles je peux répondre, tout le monde peut y répondre. Ma contribution personnelle se sera limitée à donner le nom du singe chapardeur dans le dessin animé Aladdin. Tu parles d'une gloire. Dès demain, c'est promis, j'écume internet à la recherche de L'Histoire américaine pour les nuls. Il faut bien commencer quelque part.

vendredi, mars 04, 2016

From California, with love


I.

C'est une drôle d'expérience que celle du temps distendu, qui s'étire entre tes doigts façon chewing-gum. Du temps gratuit, dont tu n'as à rendre compte à personne. Une sorte d'avance sur retraite, prise au milieu de la vie - dans ces temps difficiles, on ne sait jamais. Du temps à modeler : ça n'a pas de forme, juste celle que tu lui donneras, éventuellement. Tu as cinq mois pour faire quelque chose d'intelligent, de beau, d'inédit, de ta vie. Quelle pression.

Je dois très sincèrement me trouver dans une des plus belles régions qui soient mais, ironie du déraciné, je n'ai pas grand-monde avec qui la partager. Il faudra un jour que je m'interroge sur les raisons qui me font foutre le camp dès que j'ai acquis une certaine stabilité quelque part. En attendant, je vais à la plage seule, je me promène dans la forêt seule, je m'émerveille de voir des colibris et des petits lapins seule. J'épuise les lieux où je peux me rendre facilement, l'arboretum, le musée d'art et d'histoire, le spot où viennent frimer les meilleurs surfeurs.

Il faut dire que je n'ai pas encore gagné mon passeport pour l'indépendance, le permis de conduire californien. Vaguement traumatisée par mes trois échecs à la version française il y a presque vingt ans, je me répète ce que dit le manuel du conducteur local, «  The Department of Motor Vehicles wants you to pass ». Ma réussite au code de la route, quelques dix-sept heures après ma sortie de l'avion, m'autorise déjà à conduire avec Nick à mes côtés. Comme ça, sans leçons de conduite ni véhicule à double commande, les jeunes Américains sont lancés sur les routes. A seize ans. Au volant d'une voiture, moi, je suis désorientée. Je ne sais pas lire l'espace urbain américain. Les feux sont placés de l'autre côté de l'intersection, la priorité à droite n'existe pas, il y a souvent des choses écrites à même le sol, on se fait klaxonner pour ne pas avoir tourné à droite alors que le feu était rouge... Codes nouveaux, à étudier, à assimiler.

L'organisation de la ville est très peu verticale, pas de hautes tours dans la capitale des hippies, et l'espace disponible est immense. En comparaison, l'Europe paraît recroquevillée sur elle-même, maximisant ses zones constructibles et ses surfaces agricoles. Ici, les maisons n'ont pas nécessairement d'étage, mais une surface au sol équivalente à cinq salles de classe. Je marche sur des trottoirs ultralarges, je bois des thés dans des cups en carton trois fois trop grandes, j'ai acquis i-phone et i-pod, je suis connectée, un cliché vivant, les US c'est vraiment le pays du gigantisme.
TO BE CONTINUED...

jeudi, octobre 09, 2014

Lampedusa express


Ce matin, en ouvrant la radio
Des corps repêchés dans la Méditerranée
Devant ma tasse de thé du matin.
Drames de l’immigration
Qui s’empilent
On est devenus fatalistes, en Occident.
Ils meurent par milliers, nous le savons.
Ils nous arrivent déshydratés, terrifiés, orphelins
(Quand ils nous arrivent)
Ils seront par la suite exploités, mal logés, affamés
Pour les plus chanceux.
Les autres seront – ahem – reconduits au pays, à la frontière
Parfois au cimetière
Les accidents, ça arrive
A base de chiffons pressés sur la bouche, ou enfoncés dans la gorge.

Comment fait-on pour se cacher yeux, oreilles, nez
Quand on habite Lampedusa
Ou n’importe quelle autre partie du monde
On dirait que la culpabilité est devenue partie inhérente de l’humaine condition
De la condition de l’humain bien nourri
On a surtout eu de la chance
En ne naissant ni sous les bombes ni dans le désert
Et on le sait bien.

Comment veux-tu les blâmer ?
De fuir la guerre civile, les persécutions
Ou même simplement la faim.
Cette faim dont je ne saurai jamais la première douleur
Je ne peux qu’imaginer
La peur de tomber à l’eau
Au moindre ressac
Et qui dit tomber dit se noyer.
L’eau dans les poumons, l’océan pour sépulture
Pas de funérailles, pas de famille, pas de terre de nos ancêtres
Dormir à vingt sur une barcasse qui ne devrait pas accepter plus de cinq hommes
Et la faim
Et la soif, intense
Et la peur que ton bébé s’en aille mourir dans tes bras avant que tu aies touché terre
Avant que tu aies pu avoir un lait assez riche pour qu’il arrête de maigrir
Et que tu aies pu le nettoyer correctement.
Jamais je ne pourrai faire autre chose qu’imaginer.
Où que j’aille, Egypte, Mexique, Sénégal, je serai blanche.
Je serai éduquée.
Privilégiée
Et laissée à la seule faculté d’imaginer le quotidien des autres.

On me dit : tu as une vision romantique de la situation.
On me dit : ben oui, mais qu’est-ce qu’on peut bien faire ?
L’Occident n’a pas de solution pour eux. Il est épuisé de soutenir son propre peuple et le welfare state n’a plus vraiment le vent en poupe, ces temps-ci.
Accueillir, soigner, financer des gens qui ne sont même pas d’ici ?
Bien sûr qu’être humain n’a ni couleur ni race ni religion
Mais je te rappelle qu’il y a des Allemands, des Italiens, des Français qui crèvent de faim sur nos trottoirs.
Occupons-nous déjà de ceux-là, tu ne crois pas ?

La plus simple humanité demande tant d’énergie.

Hier, alors que j’aidais un jeune Tamoul à remplir un formulaire pour les aides sociales
-le septième de ma classe qui compte douze élèves-
Je me suis dit, Ca doit coûter cher à la France, surtout en période de crise.
Je ne m’étais jamais préoccupée de cet aspect des choses auparavant
Je n’avais jamais éprouvé le besoin d’être raisonnable, rigoureuse, austère.
J’avais toujours refusé d’envisager cette question autrement que sous l’angle humain.
Si moi, la gauchiste altermondialiste qui lutte pour les droits des migrants depuis 7 ans
Je me mets à penser ainsi
Que pense la majorité des Français ?
Celle qui vote massivement UMP dès qu’elle en a l’occasion
Celle qui se choisit çà et là des maires Front National ?
Le racisme insidieux
Le « Eux contre Nous », le « c’est Eux ou Nous »
Le « Moi aussi j’ai des idéaux, mais nous n’en avons plus les moyens »
La vision comptable et étriquée de l’existence
Ont gagné tant de terrain.
Sans même qu’on s’en rende compte

Cela infuse malgré nous.
Je suis triste et j'ai peur.
Ceci est un cri de détresse.

mercredi, avril 09, 2014

Femme non-rééducable

Que savons-nous de l’Est ? Quelques mots. Bloc. Froid. Vodka. Moujiks. Perestroïka. Poutine. Quelques clichés. Des températures à faire geler le sang dans les veines. Un territoire immense et ingouvernable, tenu d’une main de fer par des hommes à poigne, avant-hier le tsar, hier le KGB, aujourd’hui un président au sourire carnassier. Que savons-nous de l’Est ? Anna propose une image : une tête coupée, qui n’en finit pas de goutter sur le sol gelé. Nous sommes à Grozny, dans un pays qui n’en est pas un, qui résume à nos oreilles d’Occidentaux le sort de toutes les républiques séparatistes de l’Ex-URSS : la Tchétchénie. Pour les Russes, elle appartient à un vaste ensemble national qu’il est totalement impensable de découper. Pour les Tchétchènes, elle appartient à eux-mêmes, les « culs noirs » de Moscou. C’est très clair, totalement limpide, et absolument insoluble.

            Au moment où nous prenons l’histoire en marche – tout cela ne date pas d’hier, camarade-, on a donné aux soldats russes un quota quotidien de Tchétchènes à éliminer : 3, 4. Par jour. Par soldat. A Grozny, on patauge dans le sang. Une femme, Anna Politkovskaia, veut aller voir ce qui se passe là-bas. Pas  recopier les communiqués officiels, ni imaginer, les fesses calées dans un fauteuil moscovite, les combats « officiels » et les grenades qui « accidentellement » tombent sur des civils, des femmes, des enfants. Plus de guillemets, de verbes au conditionnel. Elle veut voir.

Elle verra. Des têtes coupées accrochées à l’oléoduc qui traverse le pays, en guise d’exemple, dégouttant de sang pendant des heures et des heures. Des gens, femmes et enfants confondus, qui se tordent dans tous les sens, au sol, après un attentat. De jeunes Russes fanatisés qui crevaient de faim au pays, et accomplissent méthodiquement leur besogne, sans états d’âme, si ce n‘est le regret de ne pas être assez payé pour ce sale job.

Entre 1999 et 2006, Anna se rendra régulièrement en Tchétchénie, pour rencontrer, pour observer, et pour dire. Sera interrogée, détenue, et même empoisonnée. Pour les Russes, tout ce qui n’est pas avec eux est contre eux : c’est une ennemie de l’Etat, une traîtresse de l’intérieur qui passe son temps à  publier des mensonges. Pour les Tchétchènes, c’est une Russe, au pire un témoin gênant des exactions des terroristes, au mieux une inutile porte-parole de leurs revendications. Elle ne PEUT PAS gagner. Elle a tout à y perdre, surtout la vie, elle qui échappe de justesse au meurtre dans l’avion qui l’amène à Beslan. Elle continue.

Témoin ? Négociatrice ? Que peut-elle bien être dans ce conflit où il est impossible de décider quel côté est le moins barbare : celui qui prend en otage 150 personnes, dont des gamins de huit ans, ou celui qui décide de les gazer, en tuant 130 ? Pourquoi s’obstiner à aller là-bas, lui demande-t-on, risquer sa vie, crever de faim et de froid, mendier de la nourriture auprès des militaires, pour écrire des papiers qui mécontentent tout le monde ? Elle ne sait simplement pas faire autre chose. L’imagine-t-on résignée, à amplifier la voix de Moscou ou se consacrer aux articles de cuisine ? Même si ce n’est pas grand-chose, même si c’est presque certainement inutile et que ça ne rendra bien sûr pas la vie aux morts, ce qu’on peut faire, on doit le faire. Tant qu’Anna aura des yeux, des oreilles et une main pour écrire, elle témoignera de ce qu’elle a vu à Grozny, au théâtre de la Doubrovka, à Beslan.

On connaît la fin, sa fin, quatre balles dans la peau alors qu’elle remontait ses courses de la semaine en ascenseur. Huit ans après, la Russie est retournée aux mains de l’ancien chef du KGB, il parle toujours de « buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes », et les adolescents de Grozny rêvent toujours de se libérer en dézinguant du Russe, peu importe son âge. L’histoire comme un disque rayé. Deux antagonismes si brutaux qu’on se demande comment un jour ils pourraient bien se réconcilier. Qui, d’un trait de plume ou d’amnistie, décrètera la confiance entre les peuples ? Haine contre haine, violence engendrant plus de violence encore.  Mécanique implacable et glacée.


Sur scène, Anne Alvaro et Régis Royer : une Anna inflexible bien que si fatiguée, et une silhouette masculine incarnant toutes ces ombres, terroriste, soldat, général, président tchétchène, fils d’Anna rongé par l’angoisse. Plateau dépouillé, épuré, juste les mots et le corps pour instruments, comme Anna, comme tous ces journalistes qui tentent de dire l’indicible, hier, aujourd’hui, ici, maintenant. Ce n’est évidemment pas de ces spectacles qui vous laissent indifférent. Il vous charge d’un poids, et vous cherchez à comprendre comment elle a pu, comment elle a réussi et comment elle pousse encore des dizaines d’humains à faire ce qu’ils croient juste de faire. Vous êtes grave. Vous souriez doucement. Et en sortant, en respirant l’air frais du printemps, vous comprenez aussi à quel point l’existence d’Anna, cette toute petite individue qui s’est dressée seule face à deux pouvoirs extrêmement dangereux, est une bonne nouvelle pour le monde*.


*Au théâtre de l'Atelier, jusqu'au 28 mai.

mercredi, juillet 15, 2009

Du danger du rap macho et imbécile

Un peu comme tout le monde, c'est à la lumière de la récente actualité que j'ai découvert le rappeur normand Orelsan, déprogrammé sauvagement des Francofolies de la Rochelle pour mots violents envers la gent féminine. J'ai donc eu la curiosité d'aller lire ses textes (et non pas le seul "Sale p**e" qui fait tant de bruit). Je passerai sur ma répulsion pour ce narcissisme éhonté et l'utilisation d'une langue française aux 300 mots de vocabulaire ; le fond de ses textes est une horreur sans cesse renouvelée. Je le dis, l'affirme, même s'il ne chante plus la chanson incriminée en public, les propos d'Orelsan sont dangereux. Petite explication de texte(s) :
1. Ce jeune homme assimile la femme à sa propriété. Avant je t'aimais, maintenant je rêve de te voir imprimer mes empreintes digitales. T'es une sale catin. ("Sale p**e"). Il est dit plus haut dans la chanson que la petite amie du rappeur l'a trompé avec un autre homme. Donc, automatiquement, elle déchoit au rang de "pute" et mérite d'être frappée. Rappelons tout de même que ni le désamour, ni l'infidélité ne sont choses illégales : on peut certes s'y opposer d'un point de vue moral. Mais en rien cette jeune femme ne mérite d'être dégradée, et punie par la violence physique pour son geste. C'est très important : la rhétorique post-ado d'Orelsan justifie l'injustifiable. Les amoureux déçus qui brûlent le visage de leur ex-copine, dans nos cités ou au Pakistan, ne disent pas autre chose.
2. L'acte sexuel est dégradant pour une femme. On compte pas moins de 4 occurrences du mot "sucer" dans la chanson "Sale p**e", toutes pour rabaisser celle qui jadis fut aimée du poète (la veinarde), ainsi que les charmantes expressions "t'es bonne qu'à te faire péter le rectum", mais aussi "j'aime pas celles qui avalent, j'aime celles qui font des gargarismes" ou "je te tèje la veille et je te rebaise le lendemain, suce ma bite pour la Saint-Valentin" ("Saint-Valentin"). Bien. La fellation, intégrale ou non, la sodomie et même la simple pénétration sont donc des actes capables de faire déchoir une femme, de la faire passer pour une "pute" si cela se sait. Mais aussi des actes désirés par le mâle tout-puissant : il s'agit alors de leurrer la jeune fille en lui faisant croire qu'on l'aime ("Saint-Valentin"), ou de sacrifier des femmes à cette fonction, celle de "chienne". Le désir du mâle est légitime, glorifiant, celui de la femme est honteux, déshonorant. Là encore, on peut se demander où est la différence avec les ignobles machos qui offrent leur proie en tournante à leurs copains.
3. Dernier point, la normalisation de la violence faite aux femmes. Dans la désormais célèbre "sale p**e", ce jeune homme crie sa déception, sa jalousie dévorante, sa haine. Son dépit amoureux a dû être violent, certes, et chacun comprendra qu'on se laisse parfois aller à de telles pensées. On veut que celui qui nous fait souffrir souffre à son tour : c'est pas très glorieux, mais humain. Le problème, c'est lorsqu'on rend ces propos publics, qu'on les diffuse en concert, sur internet : là, ce n'est plus une horreur qui nous a échappé dans la colère, mais des paroles qu'on assume. Ca signifie qu'il est ok d'avoir envie de "déboîter la mâchoire" d'une femme ou de dire qu'elle "mérite [sa] place à l'abattoir". Ce n'est plus une pensée honteuse qu'il faut réprimer, c'est un propos qui a toute sa place au milieu d'un festival musical grand public.
Qu'on remplace un instant le mot "femme" par "Noir" ou "juif" : ces mots deviendront isnoutenables à beaucoup. Les associations de lutte féministe sont-elles si chétives, ou si peu entendues des médias, pour que l'on laisse passer telle horreur ? Tant que l'on permettra la tenue publique, et applaudie, de telles phrases, on pourra dépenser des milliards en prévention contre le violence morale, et physique, faite aux femmes.

jeudi, mai 29, 2008

Comme vous.

Le matin, on avait travaillé sur la presse, et je leur avais dit que j'avais été journaliste avant. L'après-midi : "Bon, vous prenez vos cahiers de textes/agendas, et vous écrivez que demain je serai absente...
-Madame, la grève c'était hier !
-Je ne suis pas en grève, Soraya, je fais comme vous, je passe des examens !
-Et vous venez nous voir jouer demain soir Madame ?
-Ah non Aurélie, ça aurait été avec plaisir, mais je ne peux pas : je répète pour la pièce que je joue au mois de juin."
Brouhaha :"mais elle fait tout elle!", "putain c'est comme nous", etc. Puis Patricia lève la main :
-"Mais Madame, vous êtes mariée ?
-(Rigolarde) ah non, effectivement je ne suis pas mariée."
Je me retourne, sur un "ah, enfin un petit défaut !" chuchoté dans mon dos. Ouf ! Sa vision du monde était sauve : on ne peut pas à la fois avoir une myriade d'activités ET un amoureux. Là, je ne suis pas du tout sûre qu'elles aient eu envie d'être comme moi dans quinze ans. Et je suis sortie avec un sourire doux-amer...

mercredi, mars 05, 2008

Paradoxe

Ah, l'incomparable torture des amours naissantes, du doute et de l'introspection stérile ! De la prudence quand on voudrait bien se vautrer dans l'optimisme débridé, du rejet sonore pour mieux revenir, des atermoiements exaspérants et délicieux.
Et comme on sera désolés quand toute cette agitation aura pris fin !

lundi, février 11, 2008

C'est important, le symbole.

-10 000 postes dans l'Education nationale à la rentrée prochaine*.
+ 4000 postes de flics dans les "quartiers" pour le plan banlieue.
Le message est vraiment subtil. Apparemment, parmi les fonctionnaires, les feignasses surpayées et improductives ce sont les conducteurs de train et les profs, pas les CRS.
Certes, c'est long, ça coûte cher, et on n'est pas sûr de réussir, quand on tente d'enseigner auprès de petits "sauvageons". Mais il n'y a que les combats l'on ne livre pas qui sont perdus. A faire le pari de l'ignorance et de la force pour la mater, on est plus assuré de son coup : les gamins qui écoutent Bach dans la voiture de Papa à six ans s'en sortiront toujours. Au pire, si ce ne sont pas des foudres de guerre, il y a les cours privés et les boîtes à bac. Celui qui, depuis la maternelle, va à l'école au pied de sa cité n'aura qu'à grossir les rangs des travailleurs manuels. Et qu'y peut-on si personne n'embauche les Mohammed qui viennent de Clichy-sous-bois ni les Fatoumata de Trappes. Egalité des chances mon cul.
*Qu'on ne vienne pas me parler baisse démographique. Les syndicats estiment qu'il y aura cette année une remontée 20 000 élèves dans le secondaire, parfaitement prévisible à partir des effectifs du primaire. De plus il n'y a pas que des postes de profs mais d'aides-éducateurs, de CPE et d'assistants d'éducation qui sautent, c'est-à-dire tous ces gens qui nous permettent de sanctionner et remettre sur les rails les élèves absentéistes, décrocheurs, insolents, violents, etc. Ceux qui font en sorte que les couloirs restent silencieux quand on enseigne, que la cour ne se transforme pas en ring, que les parents soient informés des errements de leurs enfants... Bref des collègues précieux.

mercredi, janvier 23, 2008

J'ai raté ma vocation de tribun

Soucieuse d'effacer l'exemple peu glorieux de la non-lecture de la lettre de Guy Môquet, j'ai ce matin entrepris d'expliquer posément à mes élèves pourquoi je vais faire grève demain.
MOI -Tout d'abord, en ces temps où on parle beaucoup de pouvoir d'achat (hochements de tête dans l'assistance), sachez que celui des fonctionnaires, et des profs en particulier, ne cesse de dégringoler depuis trente ans. Depuis l'an 2000, nous avons déjà perdu 7%.
NATHALIE-Vous avez raison Madame !
JESSICA- Ouais ! Révolution !
MOI-Ensuite, nous protestons contre les suppressions de poste ; rien que sur notre académie, 637 postes de profs en collège et lycée seront supprimés à la rentrée prochaine. Vous êtes déjà trente par classe, et c'est beaucoup ("Ha oui!" dans l'assistance). Si on arrive à 35, voire 40, moi je ne sais pas comment je fais pour avoir toute l'attention nécessaire pour aider les élèves en difficulté.
DESIREE-Et puis Madame, ça vous fait travailler plus, vous ?
MOI-Oui, en quelque sorte, avec les corrections, les conseils de classe et les réunions avec les parents. Et ce sera plus difficile du point de vue des conditions d'enseignement aussi.
DESIREE-(Toute contente de sa formule) Alors c'est travailler plus pour gagner moins !
Qui a dit qu'il fallait désespérer des jeunes du 9-3 ?

vendredi, janvier 18, 2008

Rien n'est jamais acquis à l'homme

Le décor : ma classe pourrie, particulièrement pourrie depuis le retour des vacances.
La consigne : imaginez un court dialogue dans lequel vous ferez apparaître le comique de mots.
Jeux de mots, rimes, accents à couper au couteau, blagues, j'avais prévu de ne pas être difficile. Le premier demi-groupe se lance dans la tâche avec l'enthousiasme des jeunes chiens fous : "Eh madame ! Si je mets ça... Non, attendez, venez voir plutôt, ils vont me piquer mon idée." Ca commence bien. A la correction, Joris nous lit son dialogue :
"_Oh ! Quel joli chat siamois !
_Oui, ce chat si à moi, on n'y touche pas."
La classe se marre, je félicite le jeune auteur, tout content.
Demi-groupe B. Entrent en faisant les cons. J'expose la consigne, tout bien pareil, et je rebondis sur le cours précédent pour leur expliquer en détail :
"_Alors tout à l'heure, dans le demi-groupe A, y'a un élève qui a fait un jeu de mots avec "ce chat siamois" et "ce chat c'est à moi", c'est très bien, c'est tout à fait le genre de choses que vous pouvez écrire...
_Oha Madame, comment c'est pas drôle !
_Ouais c'est qui le bouffon qu'a écrit ça, on va se foutre de lui à la récré !
_Je parie que c'est Abdel, il écrit toujours des trucs pourris lui !"
Cent fois répète-toi bien ça, ma grande : en enseignement, rien n'est jamais acquis...

lundi, octobre 22, 2007

Guy Môquet toi-même

"Je ne suis pas prof d'histoire-géo, ce n'est pas à moi qu'il revient de vous lire la lettre d'un résistant". Voilà de quelle manière, un peu honteuse, j'ai botté en touche face aux questions de mes élèves ce matin. Il est vrai que je n'ai pas imaginé une seconde qu'on me demanderait ça à moi, et qu'il seraient si impatients de connaître ce fameux texte dont tout le monde parlait. J'aurais été maligne, j'aurais prévu un refus argumenté.
Tout d'abord, je suis assez mal à l'aise quand le politique tente de réécrire l'histoire. De rôle positif de la colonisation en militant communiste subitement devenu pur symbole consensuel, y'a de quoi se méfier. Les programmes scolaires sont habituellement élaborés par un comité de spécialistes qui savent hiérarchiser les savoirs entre eux et dégager des événements d'ordre symbolique. En français, il nous contraignent à enseigner un objet d'étude donné, comme "l'autobiographie" ou "la poésie". Jamais au grand jamais ne nous impose-t-on un auteur censé être plus représentatif, ou de plus grande valeur, ou suscitant une émotion plus propice à former un citoyen conforme.
Justement, ça aussi c'est gênant. Mes collègues historiens tiennent beaucoup, et ils ont raison, à la démarche rationnelle, documentée, minutieuse qui est la leur. Si on peut reconnaître une valeur exemplaire à l'exécution du jeune Guy Môquet, sa lettre ne nous apprend rien : elle se contente de faire pleurer les présidents de la République, et perdre les rugbymen. Or la démarche compassionnelle est aux antipodes exactes de la démarche réflexive et analytique. Exalter la pitié, c'est séduire ou révolter, mais ce n'est pas développer l'esprit critique.
C'est d'ailleurs ça que j'enseigne, moi : reconnaître les divers types d'argumentation, et les mécanismes auxquels ils font appel. L'émotion, la raison, le libre-arbitre du lecteur à qui l'on présente deux avis possibles, la perception visuelle lorsqu'il s'agit de publicité, et le type de manipulation induite sur le destinataire.
...un peu comme dans les discours politiques simplistes, quoi.

vendredi, septembre 28, 2007

La quinzième dimension, au moins

Je suis larguée. J'avoue. Ma classe de première techno - à laquelle je ferai désormais référence sous le vocable "ma classe pourrie" - est remplie d'individus obéissant à des comportements qui me sont complètements inconnus. Chaque matin, je plonge dans la quinzième dimension. Au moins.
Le vendredi, je vois mes terreurs en demi-groupes. Ca doit normalement mieux se passer. Sauf que. La première fournée décide que le français, elle aime pas ça pis elle est nulle, d'abord. Donc elle n'en foutra pas une, je suis prévenue. Pas décidée à vivre une heure à couteaux tirés, je les laisse s'exprimer. Quels sont les problèmes ? "Vous donnez trop de travail". J'apprends que certains ont des jobs le samedi matin, d'autres quatre petits frères à border le soir. "Vous êtes trop stricte." "Vous avez des petits chouchous". Ah tiens. Moi qui cherche à les traiter de la manière la plus égalitaire qui soit, j'ai négligé la part de l'affectif chez mes petits caïds.
Le deuxième groupe arrive tout énervé, bruyant, je mets cinq minutes à les faire asseoir. Des regards agressifs, des mots murmurés à voix basse. Cours sur la prise de notes. Je dicte un énoncé, à eux de le réduire au maximum. En manière de défi, je dis "pas plus de quinze mots." Et en trois minutes, les voilà tous à se tortiller sur leur chaise pour que je les interroge. "Moi, moi, madame !" J'ai été brutalement propulsée en classe de sixième, une faille dans l'espace-temps, je sais pas. D'ailleurs Jonathan, collé pour travail non fait, quittera la classe en me disant : "Eh bien ça y est madame, je les ferai plus jamais vos devoirs." Na.
J'en ressors plus déboussolée que jamais. En voyant un grand escogriffe tenter d'arracher un téléphone portable à une jeune femme devant moi, en plein jour, juste à la sortie du lycée, je me dis que décidément, je ne sais rien du monde dans lequel ils vivent. Pas plus matériellement que psychologiquement.
Mais tâcher de le comprendre est passionnant. Je tiendrai bon !

vendredi, août 10, 2007

J'aurais pas pu être juge

C'est un endroit où le commun des mortels ne mettra jamais les pieds, s'il a un tant soit peu de chance et une bonne étoile à remercier.
Un endroit immense et effrayant. Un endroit libre pourtant.
C'est un endroit où pénètre en revanche toute la misère du monde, en jogging, en dreadlocks ou tee-shirt de hard-rock : la 23e chambre correctionnelle de Paris.
Toute la misère de la terre, yep. Y'en a pas beaucoup, dans le lot, à être français. La plupart ont des noms d'emprunt, des identités mulitples, voire la nationalité qui change au fur et à mesure des interpellations. Vieux truc de clandestin : s'ils savent pas d'où vous êtes, ils peuvent pas vous ramener en charter.
Cet après-midi, il n'y a que des hommes à comparaître sous les ors de la République. Sans papiers, sans famille et sans avenir, parfois sans grande jugeote, faut bien l'avouer. Les avocats semblent bien jeunes et hésitants : commis d'office ? Après tout, c'est le mois d'août, la plupart des affaires sont des comparutions immédiates, je suppose qu'il n'y a là rien d'étonnant.
Le premier prévenu est pakistanais. Contrôlé alors qu'il conduisait sans permis français, et sans titre de séjour, non plus. C'est pas la première fois : mais il a épousé une Française et est père de deux petits Français, il n'a guère envie de rentrer en Asie. De nouvelles démarches devraient lui permettre de vivre ici régulièrement. Il dit que personne ne lui avait expliqué.
Suivent deux jeunes hommes soupçonnés d'avoir volé des objets à des particuliers. Les deux demandent à être jugés tout de suite : impossible, les victimes n'ont pas pu être prévenues, et elles ont des droits inaliénables. L'un, déjà connu des services judiciaires et sans-papiers, sera placé en détention en attendant. L'autre, jeune papa vivant en foyer d'insertion, demande à ce qu'on le laisse repartir. Mais on n'arrive pas à se procurer son casier judiciaire, alors même qu'on a sa pièce d'identité. Bizarre... L'un des avocats s'énerve : "A quoi sert de leur demander s'ils souhaitent être jugés immédiatement ? Ce n'est presque jamais faisable ! Et pourquoi ? Les services de Mme le Procureur ont appelé les victimes. C'était occupé, disent-ils ! On peut s'étonner d'un tel manque de diligence, qui conduira ces jeunes hommes à dormir en prison !" Point taken.
Il y a aura ensuite un jeune Black athlétique déjà emprisonné pour une autre affaire, pris à la sortie du parloir avec de la drogue qu'il s'est fait remettre par son frère handicapé mental. Pas pour son usage propre, jure-t-il. Et il n'avait pas l'intention de mêler son frère à tout ça. La procureure semble dubitative, le cuisine. La prof de français en moi s'agace : pourquoi la "portion de cannabis" de la juge se transforme-t-elle en "barrette de shit" quand on s'adresse aux prévenus ? Pourquoi le ton sec bêtifiant pour eux, et le vocabulaire châtié entre gens du même monde ? La mère et la soeur se serrent sur les bancs, inquiètes. Puis vient un Egyptien sans-papiers ayant outragé un agent RATP. Un gitan voleur compulsif de perceuse sur chantier. On finit par se dire que c'est décidément triste, la pauvreté. Toutes les histoires se ressemblent.

Mes yeux fatigués de lucky white girl se réveillent quand je vois apparaître un certain Tom. Blanc, soigné, dûment identifié, c'est sûr qu'il détonne. Tom a des problèmes d'alcool. Il a suivi, volontairement, une cure de désintox il y a quelques mois. Mais la semaine dernière, il a pété un plomb et bu à l'excès, et cassé la gueule de trois passagers du métro dans la foulée. "J'avais perdu ma grand-mère, et c'est quelque chose que j'ai énormément de mal à accepter", dit-il pour s'expliquer. Putain, le coup de la brute au grand coeur. Je me sens idiotement fondre. Pourtant je sais que ça n'a rien de glamour, un exploseur d'arcade sourcillière. Mais que voulez-vous... Aye, j'aurais pas pu être juge.

Je m'esquive avant la fin, n'ayant pas de verdict à attendre. Je me dis que quelque part, ces gens-là et moi faisons un peu le même métier : donner une seconde chance, ou punir, en misant sur des lendemains plus avisés. Même ingratitude de la tâche, même droiture conférée par la position et, j'ose l'espérer, même foi en la perfectibilité humaine.

mercredi, mai 09, 2007

La France qui se couche tard

J+3. La gueule de bois de lundi matin s'est doucement estompée.
On avait beau s'en douter depuis quelques jours, ça fait toujours mal.
A se demander si, finalement, laisser le peuple décider par lui-même se justifie bien. On regarde avec suspicion les gens dans le métro : vingt-six passagers. Là-dessus, y'en a environ douze qui ont voté Sarko. Ces douze-là se foutent de ses liens privilégiés avec les médias et les milieux d'affaires (Mais non Silvio, c'est pas de toi que je cause), de ses rafles de sans-papiers à la sortie d'écoles ou lors de distribution de nourriture, de sa volonté de dépister la délinquance, forcément génétique, dès la maternelle. Voire, y'en a que ça rassure ou réjouit. Ca fait pas envie.
J'ai terminé cette campagne beaucoup plus enthousiaste que je ne l'avais commencée. J'ai même voté par conviction, et pas par pure loyauté ou anti-sarkozysme primaire. D'abord, c'est vrai, Ségolène, son goût prononcé pour la notion de famille, les relents d'ordre moral de ses discours, me déplaisaient franchement. Je trouvais son tour de France des discussions un brin démago, et son absence de programme me gênait sérieusement. Et puis insensiblement, depuis février, elle m'a convaincue. Parce qu'elle prônait une vraie politique de gauche, que ses discours ne manquaient pas de panache. Et parce qu'en tant que femme, elle s'en est tant pris dans la poire que, forcément, elle m'est devenue sympathique.
Je ne reviendrai pas sur les "Qui va garder les enfants ?" et leurs variations provenant de son propre camp. Leur sombre crétinerie parle d'elle-même. Mais l'étiquette d'"incompétente" qui lui a collé au tailleur pendant toute la campagne me paraît beaucoup plus choquante. Parce qu'elle n'était souvent assortie d'aucun argument concret, parce que personne ne croit sérieusement qu'un président sache tout sur tout et gouverne sans conseillers techniques, et parce que l'on n'a jamais acollé cet adjectif à son adversaire, qui pourtant nous aura largement abreuvé en inepties.
Alors, macho, la France ? On craignait que DSK ne soit pas élu parce qu'il est juif. On a aussi expliqué la défaite de Jospin en 2002 par son protestantisme. Aucun Noir ou Maghrébin ne s'est encore risqué à briguer la magistrature suprême, mais il y a fort à parier qu'il serait bien reçu. Ah, cette fameuse rencontre entre un homme et un peuple... Homme oui, pas femme, et Blanc, catholique, médiatique.
Y'a juste des jours où on a envie de beugler : "Pays de meeeeeerde !"

mercredi, mai 02, 2007

Down there in Africa

Ce message sera dédié à ma Griet, que j'ai salement négligée ces dernières semaines, et dont je viens de recevoir une lettre qui m'a touchée jusqu'aux larmes. Bon, je suis du genre émotif, ce n'est pas un secret, mais c'était vraiment de jolis mots. A mon tour de t'en envoyer quelques-uns.
Je voudrais te raconter Mombasa, ma tranche d'Afrique en solo. Mon arrivée éberluée dans les 30° de l'aéroport, comment je me suis fait gentiment arnaquer par le chauffeur de taxi qui m'a emmenée en ville, et la chambre miteuse dans laquelle j'ai dormi. D'abord, y'avait aucun touriste. Ensuite, les moustiquaires sur les fenêtres fermaient mal, et les nombreuses coupures d'électricité empêchaient le ventilateur de fonctionner. Plus gênant, la propreté du lit était douteuse. Mais on peut pas dire que j'aie passé des nuits dans des endroits beaucoup plus pourris en Tunisie ou à Prague. Et puis, what the hell, personne n'est jamais mort de contact avec des draps sales.
Je voudrais aussi te dire la vieille ville, ses encombrements et ses senteurs, la pauvreté qui affleure, la distance à laquelle on repère les touristes et les femmes seules. S'il est assez simple de comprendre ce que veulent ces gamins à la main tendue, pour les hommes en revanche c'est plus difficile : en veulent-ils à mon fric, ma nationalité (trois propositions de mariage en trois jours) ou plus prosaïquement à mes fesses ? Peut-être bien les trois, d'ailleurs.
Je voudrais enfin te parler du village de Bombolulu, où vivait John, mon guide du jour. Des volailles et des chèvres qui vivent au milieu des gens, des rigoles d'évacuation sur la terre sèche. Du regard dédaigneux des femmes sur mon passage, de la curiosité des enfants qui me suivaient en chantant "Hi ! How are you ?" à tue-tête. Quand je passe entre les habitations une main se tend même pour toucher mes cheveux raides de Blanche. Avant de partir, je photographie une petite fille en robe de princesse maculée de terre. La gamine me tourne le dos, seule sa tête pivote pour me jeter un coup d'oeil timide. Son expression est incroyable, prise entre la gêne à mon égard et la fierté d'être distinguée parmi ses copines. La photo est ratée, pas assez de lumière, mais cet instantané survivra longtemps dans le fond de ma tête, ça je le sais.
Voilà, ma chère Griet, ce que je ne t'ai que peu écrit dans cette lettre que je te posterai demain, parce que j'étais empêtrée dans d'autres affaires plus futiles. Mais tout au long de mon saut en parachute africain, je savais que tu étais là, quelque part, et ça m'a fait du bien.

mercredi, mars 28, 2007

Emeute, qué emeute ?

"Mesdames et Messieurs, notre train ne marquera pas l'arrêt à gare du Nord pour cause d'émeutes dans les couloirs. Euh...c'est pour votre sécurité, en fait."
Elle cherchait ses mots, la conductrice de la ligne 5. Comment ça, des émeutes en plein Paris ? Elle n'avait sûrement pas signé pour ce genre de mission en entrant à la RATP. Quand le train est passé dans la station, au ralenti et portes jalousement fermées, on a pu apercevoir des rubans rouges barrant les sorties, et quelques usagers fatigués coincés sur les quais. Rien à voir. Circulez.
Ce matin, on en sait un peu plus. Tout est parti d'un "banal" contrôle d'identité, parce qu'un pauvre gars n'avait pas payé son ticket. Un simple sauteur de tourniquet, certes récidiviste. Les témoins évoquent un tabassage en règle de la part de CRS, un soutien musclé de la part de voyageurs, et d'une inévitable perte de contrôle générale.
Je pourrais parler longuement de cette insupportable manière qu'ont les flics de tutoyer et rudoyer, systématiquement. Je pourrais certifier que je n'ai jamais au grand jamais été contrôlée question papiers, dans le RER E qui avait son lot quotidien de vérifications. Pourtant je pourrais très bien être ukrainienne, marocaine ou algérienne. Je pourrais encore rapporter ce sentiment anti-policier de base parmi mes élèves, devenu sentiment anti-Sarko, vaguement inquiétant quand il n'est suivi d'aucune réflexion politique.
Mais à quoi bon identifier des bons et des méchants ? La vérité est que ces pandores agressifs ont peur, et qu'ils croient se protéger en attaquant les premiers. Et c'est aussi que des gamins de Clichy-sous-bois ont assez peur d'un "banal" contrôle policier pour aller risquer leur peau dans un transfo EDF. Dos à dos, mais dans une même incompréhension de l'autre.
Dans les médias, les syndicats de la force armée fustigent ces "jeunes" (terme bien vague, dont on se doute qu'il désigne des gosses plutôt basanés) qui refusent l'état de droit, et la gauche s'en prend à Sarkozy qui a mis des uniformes bleus partout. La population craintive qui crie son ras-le-bol et la minorité agissante qui signe sa colère à coups de voitures brûlées. Des agents armés et une garde-à-vue contre une instit s'opposant à l'arrestation d'un grand-père sans-papiers. La fermeté contre l'éducabilité. On n'en sort pas. Comme si la prévention pouvait fonctionner sans répression, et vice-versa. Et comme si on pouvait faire l'économie de la compréhension de l'autre, de sa pensée et de sa souffrance.
Je ne sais pas bien à quoi ce mouvement est dû, mais cette persistance dans la logique d'affrontement m'effraie. Alors oui, ces projets de police de proximité, de matchs de foot entre flicaille et racaille, ça me paraît une bonne idée. Histoire de comprendre avec son coeur qu'il y a un être humain sous les képis et sous les bandanas.

jeudi, mars 15, 2007

The art of yelling

Mon métier, c'est quand même largement hurler sur des mômes. Je vous jure que j'aimerais mieux pas, mais il est des constats aussi fatals que décourageants. On se croit grand passeur de sens, on n'est qu'égosilleur à tous vents.

Personne, je pense, n'entre dans la carrière d'enseignant avec l'envie de beugler sur tout un tas d'élèves réfractaires. On s'imagine tous prêcher devant un auditoire fasciné, professeur préféré des gamins, capitaine ô mon capitaine. Que je te manierai l'ado différemment, que je te refuse de jouer les petits caporals fascistes.
Tu parles.

D'abord, la douceur et la compréhension, ça ne nous vaut rien. Ou alors si, quelques tentatives d'arnaque style "j'ai pas pu faire mes devoirs, mon chien a avalé tous les crayons de la maison". Ensuite, le coup de gueule inopiné, ça marche. C'est assez peu glorieux pour la nature humaine, mais c'est vrai : on a tendance à se faire tout petit devant le hurleur. Et à ce jeu-là, je crains pas grand-monde.

Le truc, c'est qu'on n'a pas tout le temps l'envie de piquer une crise de nerfs. C'est fatigant, ça fait devenir tout rouge. En plus, il paraît que ça nous enlève des heures de vie. Alors j'ai trouvé l'astuce : comme dans mes cours de théâtre, je fais appel au souvenir d'une colère. Je joue la prof excédée. Hausser le ton, augmenter le débit, regarder droit dans les yeux, faire quelques moulinets dans les airs. Et les gamins s'y trompent, grands nigauds qu'ils sont.

Le seul détail que je n'ai pas réussi à régler, c'est que je fais pareil dans ma vie privée. J'ai dû faire sauter une inhibition, je sais pas. Mais j'ai remarqué que mes copains faisaient la tronche quand je leur disais : "Oh la, Machin, tu te tais et tu m'écoutes !"
Comme quoi, sont bien délicats.