Affichage des articles dont le libellé est Vie aux USA. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vie aux USA. Afficher tous les articles

jeudi, septembre 28, 2017

Comme un ouragan part 5.

Harvey, suite et fin.

La reconstruction prendra du temps, beaucoup de temps. Chaque jour, la Croix-Rouge et d'autres associations demandent de l'aide. Ayant repris le boulot, ce n'est plus possible pour nous de nous libérer quatre ou cinq heures d'affilée (les assos demandent souvent 10 à 12H de disponibilité par jour !). 

Cependant, un samedi, quand l'association des Humanistes de Houston propose un nettoyage des maisons sinistrées dans les quartiers modestes de la ville, on décide de s'inscrire. Il faut croire que l'avalanche de "God bless you", de "I'm okay, thank God" et les images de gentils volontaires chrétiens déblayant les gravats ont aiguillé notre militantisme : nous, on va montrer que les athées font aussi bien. 

Rendez-vous à 10H sur le parking de Fiesta, un supermarché hispanique. On nous explique qu'il faudra une personne bilingue par groupe, car le quartier est peuplé d'immigrés ne parlant pas anglais, qu'il faut bien documenter l'état de la maison et discuter assurance avec les propriétaires avant de tout casser. On nous tend un seau avec masques, gants, sacs poubelles géants, cutter et javel. A dans cinq heures.

Nous mettons un bon moment avant de trouver la maison : c'est un lotissement si neuf qu'il n'est pas encore répertorié sur Google maps. Le quartier entier est sinistré. Des piles géantes de meubles rongés, de vêtements foutus et de plâtre sont disposées tous les trois mètres. La famille ne parle effectivement pas anglais : c'est à moi, et à mon espagnol vacillant, d'assurer la communication. Mon vocabulaire des travaux n'est fameux ni en anglais ni en espagnol, peut-être même pas en français à vrai dire, mais avec quelques gestes, on se débrouille. 

Notre groupe se compose de cinq personnes : trois femmes, une adolescente, et N. Il faut nettoyer le sol, couvert de boue séchée, arracher le linoléum, découper les cloisons et retirer la laine de verre gonflée par les eaux. La moisissure noire est visible : on a si chaud qu'on respire mal, mais pas questions d'ôter les masques. Il y a potentiellement une dizaine de maladies respiratoires à choper. 

L'après-midi, je me charge de déblayer le terrain avec Alina, la maîtresse de maison. Nous jetons laine de verre détrempée, planches pourries, cahiers d'écolier, couches (propres) imbibées, jouets d'enfants... Ca fout un cafard terrible. Alina secoue la tête en disant "ropa, ropa...tanta ropa" ("des vêtements, des vêtements... tant de vêtements"). Deux ou trois fois, en tombant sur un jouet plastique en bon état, je lui demande si elle est sûre qu'elle veut le jeter. Elle finit par me dire "tu sais, l'eau qui était dans la maison, elle contenait une couche d'excréments qui flottait à la surface." Je comprends mieux, et ne demande plus.

A 15H sonne le rassemblement des troupes. On est loin d'avoir fini, mais la conductrice du groupe a besoin de rentrer. Je précise à Alina qu'elle peut rappeler l'asso quand elle veut, qu'on peut encore l'aider. Au moment de partir, elle nous serre dans ses bras et je crois bien qu'elle va se mettre à pleurer. On voudrait tous faire tellement plus, on promet de contacter d'autres assos qui peuvent l'aider à avoir un nouveau lit, de revenir. La vérité, c'est ce que cette famille va devoir squatter chez le beau-frère encore plusieurs mois, que l'argent du fonds fédéral n'arrivera pas avant des lustres, et qu'en plus on n'est même pas sûrs que les inondations ne se reproduiront pas en 2018 ou 2019. 

Des voix s'élèvent pour accuser le changement climatique, la destruction des wetlands qui absorbaient les pluies, l'absence de planification urbaine, le zonage dépassé qui n'indique plus aux propriétaires si leur maison risque d'être inondée. Certes, les quartiers qui ont souffert d'Harvey sont modestes, mais ceux qui ont été volontairement inondés pour soulager les deux réservoirs le sont beaucoup moins. Tout cela va donner lieu à des procès, et l'on peut espérer voir les choses changer. Un peu. Mais c'est déjà ça de pris.

mercredi, septembre 27, 2017

Comme un ouragan part 4.

Maintenant qu'on peut à nouveau circuler, on a envie de donner un coup de main. Les sites de la Croix-Rouge, de Baker Ripley et autres associations sont saturés d'appels. Je m'inscris sur tellement de listes de bénévoles que, quand je finis par recevoir un message, je ne sais même plus d'où ça vient. Qu'importe : on nous demande de venir à partir de 10H au foyer de l'Armée du Salut. On ira. 

A l'arrivée dans le bâtiment, des gens dorment dans le couloir. On nous fait signe d'entrer, on prend nos noms, et puis on nous dirige en cuisine. Il faut préparer le déjeuner pour 120 personnes, soit 50 de plus que ce foyer héberge habituellement. Il y a donc là sans-abris "traditionnels", et sans-abris "occasionnels", pêle-mêle. Je dois dire qu'on ne voit pas vraiment la différence. 

On découpe des tomates, on déballe des cookies pour le dessert, quand soudain arrive un camion plein à ras bord de dons. On décharge les dizaines de barquettes sur le plan de travail. Maria, la chef de cuisine, inspecte le tout : des oeufs au bacon, du riz cuit, de la salade, des pains naan, des saucisses... Elle renifle, touche, en fout les trois quarts à la poubelle. "Si je ne suis pas prête à le manger moi-même, je ne le donne pas aux résidents", explique-t-elle. Les restaurants locaux ont voulu se montrer généreux, en nous envoyant leurs invendus ; mais il est clair que les règles élémentaires de conservation n'ont pas toujours été respectées. 

Maria décide qu'on servira les 130 burgers qu'une compagnie texane, Chick Fill-A, avec des chips ce midi. En dessert, quelques tiramisus rescapés de la poubelle, cookies et muffins colorés. Drôle d'idée, pour une nourriture censée reconstituer les évacués et les SDF. En France, chez l'abbé Pierre, c'est plutôt jambon cuit, purée et petits pois. Le lendemain midi, même topo : pizzas géantes, livrées par Russo's, chips, et cupcakes. Je remarque qu'il y a un tiers d'enfants dans les bénéficiaires que nous servons. Bon. J'admets que les principes d'équilibre alimentaire ne soient pas la priorité en ce moment.

Au moment de passer à la vaisselle, un gars du service jeunesse vient nous chercher : un gars venu livrer du matériel de chantier depuis l'Arkansas a rempli le reste de son camion de packs d'eau. Il faudrait décharger. Il fait à présent 32 degrés sous le soleil texan et personne ici ne manque d'eau, mais on accepte le cadeau. Tout cela sera redistribué dans les coins du Texas qui en ont besoin. Vers 13H30, crevés, on se dit qu'on aimerait bien partir. 

Mais c'est le moment que des particuliers choisissent pour amener des chargements entiers de couvertures, savons, chaussettes, jeux pour enfants, etc. Pas question de leur dire de revenir plus tard : ils ont déjà eu un mal de chien à trouver un centre qui accepte encore les dons, tellement tout est surchargé. Alors on collecte, on trie : le neuf, le deuxième main, le pour maintenant, le pour plus tard. On trouve des trucs étonnants : mais qui diable fait don de chaussettes d'occasion ? 

A 14H15, on rentre s'affaler sur le canapé, assez satisfaits, finalement. C'est bête à dire, agréable d'échapper un moment au syndrome du survivant, celui qui n'a souffert de rien alors que tant de gens ont tant subi autour de lui. 

(Bon. Le deuxième jour à l'Armée du Salut, on a assisté au show d'un magicien apparemment hyper célèbre, David Blaine. L'équipe de com' nous a demandé d'enfiler des tabliers siglés de leur logo et de se placer dans le champ des photos. Et voilà comment on se retrouve imposteur magnifique : on trônera sur le site internet de l'assos après y avoir donné en tout et pour nous 8H de notre vie, alors que les vrais bénévoles n'ont pas été sollicités... On s'est sentis un chouïa moins contents de nous du coup). 

lundi, septembre 25, 2017

Comme un ouragan part 3

Les jours avancent, l'école reste fermée. Six jours ouvrables, auxquels s'ajoutent week-ends et un lundi férié, soit 11 jours d'assignation à résidence. Plusieurs autoroutes sont coupées, car elles servent de bassin pour stocker l'eau et dégager d'autres voies. Des "underpass", ces routes souterraines, sont impraticables : l'eau y atteint parfois un bon mètre. 

Nous avons de la chance : non seulement nous habitons au 5e étage, mais nous sommes aussi près du quartier riche de la ville, dont les pompes fonctionnent extrêmement bien. Nous avons de l'électricité, internet, de l'eau potable non polluée. Chaque jour ou presque, je profite d'une accalmie pour aller constater la situation en "live" : quelques branches cassées, quelques ruisseaux qui n'étaient pas là la semaine dernière, mais globalement, rien de grave. 

Le plus inquiétant, c'est la fermeture des commerces. J'en développe des réflexes de survie : combien de temps peut-on tenir avec cette quantité de bouffe ? Encore dix jours, selon mes calculs. Nous avons assez d'eau en bouteille pour tenir quatre jours sans se rationner, si jamais les canalisations sont contaminées. Chaque jour, on charge nos téléphones et ordinateurs à fond, au cas où. Nous avons disposé des bougies un peu partout dans l'appartement. Ce qui avait commencé comme des vacances improvisées se poursuit en mode guerre des nerfs. 

La télé américaine ne fait rien pour arranger les choses. Nous n'avons qu'une chaîne d'info en continu sur internet, CBSNews. Ce n'est pas peu dire que leurs reportages sont anxiogènes : câbles à haute tension cachés dans les flaques, alligators et serpents entrant dans les maisons à la faveur des inondations, réservoirs qui menacent de craquer, usines chimiques qui menacent d'exploser, moustiques porteurs de virus exotiques, découvertes de cadavres noyés dans des circonstances toutes plus abjectes les unes que les autres... On se croirait dans une superproduction hollywoodienne. 

La présentatrice semble presque se délecter d'employer des mots aussi dangereux, aussi rares, "explosion", "des dégâts qui se chiffrent en millions", "l'une des plus grandes catastrophes naturelles de l'histoire des USA". Ce sensationnalisme éhonté donne envie de vomir. Mais la crainte colle à l'écran : on veut savoir, évaluer, comprendre à quoi on a échappé, au juste. Il n'y a que quand mon coeur se met à battre à toute vitesse, alors qu'on parle de danger hypothétique, et à plusieurs kilomètres, que je parviens à me dire stop. Ca suffit. Les reportages crapoteux me font plus de mal que de bien.

On prend des nouvelles des copains, on en donne aux proches vivant en France. On peut situer avec précision le jour où les télés françaises font un reportage sur l'événement : ce jour-là, on reçoit quinze emails demandant si ça va. On essaie de ne pas s'agacer des connaissances facebookiennes droguées à l'info qui cherchent à t'expliquer ta propre situation. Comme si tu ne passais pas un quart de tes journées à te renseigner dans tous les sens. 

Le mercredi 30 août, pour la première fois depuis une semaine, le soleil brille quand on se lève. Harvey s'en est allé voir ailleurs. Notre partie de la ville est définitivement hors de danger. Maintenant, il faudra reconstruire, nourrir, aider ce qui n'ont pas franchement eu notre bonne fortune. 

dimanche, septembre 24, 2017

Comme un ouragan part 2.

Le samedi, au réveil, il pleut des cordes. A Houston, on a l'habitude, à chaque fois qu'il flotte c'est quasiment la mousson. Mais là, le ciel est noir, bouché ; il faut allumer la lumière électrique dès le petit matin. C'est très inhabituel, dans notre zone tropicale très lumineuse. Du haut de notre cinquième étage, on essaie de distinguer ce qui se passe en bas : pas grand-chose, semble-t-il. Les maisons et les arbres ont toujours la même tête qu'hier soir, en plus mouillé. 

L'école envoie un deuxième message : elle sera fermée lundi et mardi aussi. Le temps prend alors une consistance différente. On sera là, quatre jours, tous les deux dans notre 100m2, avec des livres, des films, une salle de sport trois étages plus bas et internet. Quatre jours sans aucune obligation extérieure : pas de boulot, pas de courses, pas de plein d'essence, rien. Juste du temps à modeler, dont on fera ce qu'on voudra, absolument. Quand a-t-on un moment comme ça, dans la vie ? Sans aucune sollicitation ? C'est presque relaxant. Et de fait, les premières nuits, je dors mieux : plus de stress, plus de chaleur étouffante ni de lumière aveuglante dans la figure à 7H du mat'. 

Le soir, notre amie et voisine nous invite à venir regarder un film chez elle. On accepte, contents d'échapper à l'assignation à résidence pendant quelques heures. Mais dix minutes avant l'heure, un orage formidable éclate. Je commence à douter que ça soit une bonne idée. La télé a parlé de câbles à haute tension qui pourraient être tombés, puis avoir été recouverts d'eau, et qu'on pourrait heurter par mégarde. N, à qui on a promis qu'on jouerait aussi à des jeux de société, ne veut pas en démordre : c'est à cinq minutes à pied, ce n'est rien, et il n'y a même pas dix centimètres d'eau par terre. Notre amie nous envoie des textos : ne venez pas, tant pis, on prévoit des mini-tornades d'ici minuit, ça craint. 

On met le nez dehors : bon, ça ressemble à une grosse tempête, mais je suis bretonne, j'en ai vu d'autres. On trottine donc, vêtus de notre plus belle cape de pluie, jusqu'à chez la copine, qui nous voit débarquer avec des yeux ronds : "You made it ! Waouh !" Elle nous installe dans la salle de repos communautaire. Tout autour traînent plusieurs résidents de son bâtiment, visiblement désoeuvrés et un peu inquiets. On commence à jouer ; j'ai vue sur la piscine, transpercée de grosses gouttes diagonales, éclairées par les projecteurs. Tout au long de la soirée, je la verrai se remplir dangereusement. 

Vers les 22H, on décide de monter chez notre amie regarder le fameux film. Il y a une accalmie. On décide d'observer depuis le balcon. Plus de pluie, mais la rue est devenue une petite rivière. Le trottoir est entièrement recouvert, et la route submergée en plusieurs endroits. Deux voitures sont noyées, sur notre gauche. Quelques fous, ou inconscients, conduisent dans ces bons soixante centimètres de flotte. Sans doute le fait d'avoir un 4x4 pousse-t-il à se croire invincible. Quelques-uns font demi-tour à mi-chemin, effrayés par le bruit que font leurs roues ralenties par les trous d'eau. 

Un couillon passe et repasse à toute blinde, comme amusé par le divertissement gratuit. Il pousse les autres voitures plus prudentes à accélérer, ou à continuer quand elles voudraient peut-être renoncer. Mais bientôt, les pompes étant super efficaces, l'eau diminue à vue d'oeil. Les trottoirs sont à nouveau visibles. Des gens commencent à sortir promener leur chien, d'autres viennent voir si leur véhicule a pris cher. Nous rentrerons presque à pied sec, juste aux alentours de minuit. 

mardi, août 29, 2017

Rentrer.

La France m'a choyée.
Des cent cinquante fromages achetés par mes parents pour me faire plaisir, à l'accueil de rock-star reçu dans mon ancien lycée, de pique-nique aux Buttes-Chaumont en baignade frileuse dans les eaux du Morbihan... Chaque instant ou presque fut un émerveillement. Paris est si belle, en août, que je lui pardonnerais même ses tables minuscules, ses toilettes ignobles et ses serveurs malpolis.

Mais voilà, il faut rentrer. Le coeur gonflé de l'amour des siens, et le coeur gros de devoir les quitter, on récupère ses énormes valises et on y va. 

A l'aéroport, dès l'enregistrement des bagages, je suis saisie par une petite voix flûtée qui m'appelle. C'est une de mes élèves – le vol en sera plein. A chaque fois que nos chemins se croiseront, au contrôle des passeports, à l'embarquement, elle m'interpellera comme si c'était la plus grande coïncidence du monde. Si j'apprécie la marque d'attention, je ne kiffe pas nécessairement le serrement de main aux parents que cela entraîne. Voyez-vous, quand on s'apprête à passer dix heures dans un avion, on a les cheveux sales, la tenue confortable, voire le vieux sac Quechua taché en bandoulière et un magazine à la con dans la main. La dernière chose dont on a envie, c'est d'assurer le service après-vente de son école. Alors, j'avoue, je suis allée me planquer au Relay H le temps qu'une famille que je connais passe la sécurité.

Tout au long du processus d'embarquement, l'automatisation des tâches m'a étonnée. Pour imprimer son billet, ça, on connaissait ; puis, pour enregistrer son bagage et le faire glisser sur le tapis roulant ; pour contrôler les passeports ; enfin, pour vérifier l'identité des gens montant dans l'avion. Rien qu'avec mon trajet personnel, c'est déjà trois jobs de supprimés (et pas mal de bugs). 

Le vol est finalement une extension de mon séjour français, avec surdose de films tricolores. J'hésite même à prendre un verre de champagne, parce que c'est censé être la spécialité d'Air France et parce que je peux, mais finalement, 11H du matin, c'est un peu tôt. Je me plonge dans "Le ciel attendra", film incroyable dont je n'avais pas entendu parler, et "Aurore", que je ne connaissais pas plus. Après tous ces mois d'Hollywood trustant les salles comme Netflix et Itunes, la finesse du cinéma européen me fait du bien. Détail qui ne gâche rien, mon plateau végétarien me sera servi avant tout le monde, faisant bien des envieux qui se demandent ce que je peux bien avoir de spécial. Très honnêtement, je savoure : c'est fort rare que mon régime alimentaire me donne l'impression d'être traitée comme une reine.

A l'arrivée, mon oreille remarque tout de suite le petit accent traînant des personnels au sol : nous voilà bien revenus dans le Sud étatsunien. Je ne suis pas triste, je suis à peine fatiguée : j'ai le sentiment de rentrer à la maison, la seule qui soit réellement mienne à présent, de réenfiler des vêtements confortables, que j'ai faits à ma taille. Serais-je en train de m'habituer au Texas ? Cerise sur le gâteau : l'agent d'immigration, en voyant ma carte verte, me lancera un grand « Welcome home » joyeux. C'est la première fois.  Vous savez quoi ? Ca m'a remuée.  

mercredi, mai 03, 2017

La notion d'effort

Parmi la multitude de différences culturelles, sujet permanent d'ébahissement, entre la France et les USA, il y en a une qui me tarabuste particulièrement : la notion d'effort. C'est tout à fait paradoxal, cette approche étatsunienne, et j'ai encore du mal à bien tout cerner. Mais je vais essayer.
Le premier lieu où la divergence est frappante, c'est sans doute le travail. L'effort y est survalorisé par rapport à la France : c'est tout à fait normal de faire des heures sup' non payées, de repasser au bureau le samedi, car on se définit presque par son métier. A l'école, c'est un peu la même chose (au moins dans les classes moyennes à aisées) : il faut prendre des cours particuliers le soir ou le week-end, faire de la musique, du sport, de l'art, quitte à se lever à 4H30, à rentrer à la maison à 19H, et à faire ses devoirs dans l'entre-deux. Tout cela est très bien vu : c'est courageux, volontaire, un investissement pou l'avenir.
En revanche, pour le reste du quotidien, l'effort est un concept carrément dépassé. Prenez l'effort physique : la majorité de mes collègues américains prennent l'ascenseur pour descendre du parking (deux étages) ou pour monter près de leur salle de classe (un étage). Même chose avec mes voisins (du coup, on a toujours de la place pour se garer à côté de l'escalier, c'est chouette). Prenez la nourriture : résister à la gratification qu'offre une part de gâteau à la crème, ou un burrito lardé de fromage, est une idée franchement saugrenue. Il est trois heures de l'après-midi et vous avez déjà mangé quatre fois aujourd'hui ? Qu'à cela ne tienne ! Vous faites bien ce que vous voulez. Plus ça va, plus je me demande si l'épidémie d'obésité locale n'est pas en grande partie due à cette éducation. Des personnes en surpoids, il y en a en France, en Angleterre, au Mexique, mais les proportions affolantes que prennent certaines silhouettes, du type 200kg à vue d'oeil, sont assez typiquement américaines. Est-ce que cela ne pourrait pas être lié à une difficulté à trouver les limites ?
Pour terminer, prenons les petites tâches du quotidien : la cuisine, le ménage, la lessive, sortir les poubelles, promener le chien, etc. Eh bien pour chacune de ces activités, il y a moyen de sous-traiter de façon permanente et peu chère. Je ne plaisante pas : dans mon immeuble, il y a une taxe spéciale sur les loyers pour le ramassage de poubelles. Devant notre porte. Pour les déposer 50m plus loin. Il y a également un service de nettoyage à sec épatant : on met nos fringues sales dans un petit casier façon piscine, et 48H plus tard, il réapparaît propre. Evidemment, la boutique de nettoyage à sec est à 500m à pied. Je passe sur les services de livraison d'ingrédients mesurés au mililitre près pour cuisiner de bons petits plats - eux sont bien plus chers.
Bref, vous voyez, ce qui peut nous sembler sain et agréable, ou du moins facile en France est ici une corvée inutile. A l'inverse, l'implication dans le travail (et l'école, et le bénévolat) relève presque du sacerdoce.


mardi, mars 21, 2017

Carême texan

La période du Carême est l'occasion, pour les Catholiques* texans, de se livrer à toutes sortes de traditions qu'on voit rarement en France : se tracer une croix à la cendre sur le front (au début, on a très fort envie de leur dire « hé, t'as un truc là », puis ça passe), manger végétalien pendant quarante jours, et harceler les femmes qui cherchent à avorter.

Qu'on se comprenne bien : je conçois, bien qu'avec difficulté, qu'on puisse être contre l'avortement et qu'on veuille le faire savoir. Qu'il existe des cellules de crise dans les églises et même des associations promouvant ce discours pour les femmes désirant les entendre, ça me paraît normal, et même plutôt démocratique. En revanche, qu'on passe ses samedi matins à intimider des individus adultes exerçant un droit reconnu par la Cour suprême à de multiples reprises, et pas plus tard qu'en juin 2016, ça me dépasse totalement. Tant de cruauté, au moment où ces femmes ont à prendre une des plus difficiles décisions qui soient, je ne comprends pas.

Ce samedi, j'ai fait du bénévolat à la clinique des femmes. J'y suis habituée aux gens qui prient sur le trottoir, à ceux qui marmonnent « don't do it, let's talk about adoption » et à ceux qui brandissent des pancartes à la fois ignobles et mensongères. Hier, avec la campagne des « 40 jours pour la vie », on est passés à un tout autre niveau. Mégaphone, micros, prospectus lancés à l'intérieur des voitures qui avaient omis de refermer leur fenêtre, poursuite en courant d'une conductrice qui tentait de contourner le cirque pro-life en faisant un détour... Certaines femmes tremblaient de tous leurs membres en arrivant à la clinique. On a dû en faire passer plusieurs par l'arrière, et monter la musique pour essayer de couvrir les « Dieu vous regarde » hurlés par les manifestants remontés à bloc.

Une de nos blagues récurrentes, quand l'un d'entre eux se montre particulièrement agressif, est « just like Jesus would have done », « exactement comme Jésus l'aurait fait ». En vérité, ces gens sont proprement flippants. Pour eux, les lois humaines ne comptent pas. Seul ce qui vous gagne le royaume des Cieux est important. Pour la mouvance Abolishabortion par exemple (non je ne mets pas de lien, Googlez-les si vous avez le cœur bien accroché), toute vie est sacrée, y compris celle des fœtus lourdement handicapés qui souffriront toute leur courte vie. En découle que l'avortement est « un meurtre », et la clinique « un centre de sacrifices d'enfants ». The Army of God, elle, considère que l'assassinat est justifiable dans certains cas, comme envers les personnels médicaux accomplissant des avortements. Pour l'amour de son prochain comme soi-même, on repassera. 

C'est ainsi que 11 personnes (médecins, infirmières, bénévoles, patients) ont été tuées par des extrémistes depuis 1993, que plusieurs bombes placées dans les cliniques, incendies ou actes de vandalisme sont enregistrés chaque année (https://prochoice.org/education-and-advocacy/violence/violence-statistics-and-history/). Ce qui est intéressant, c'est que presque tous les criminels arrêtés sont des hommes. Plusieurs d'entre eux semblent avoir une méconnaissance totale du processus d'avortement, voire du corps féminin, et parlent de « corps de bébés démembrés » par l'avortement.


Les mouvements chrétiens fondamentalistes texans inspirent également des projets de loi admirables, comme celui forçant les femmes faisant des fausses couches à enterrer l'embryon (heureusement rejeté en janvier) ou celui permettant aux médecins de taire les complications médicales d'un fœtus aux parents pour empêcher l'IVG thérapeutique (SB 25, en cours d'examen). Beaucoup d'entre eux, qu'ils soient Catholiques ou Protestants, promeuvent le homeschooling, ou école à la maison, pour fuir l'école publique athée, jugée trop libérale. Ils ont, en Betsy deVos, l'actuelle secrétaire à l'Education, un soutien de poids. 

Lors de nos accompagnements du samedi matin, notre politique est de ne pas interagir avec les pro-life. Il nous en coûte grave, mais l'idée est de créer un environnement "safe" pour que les femmes aient moins peur d'entrer dans la clinique, pas d'avoir des conversations qui dégénèrent avec des manifestants surexcités. C'est là que me revient ce qu'écrivait Voltaire, à l'article "fanatisme" de son Dictionnaire philosophique« Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? » Indeed.

*Les Luthériens le font aussi, mais ne jeûnent pas nécessairement. Il s'agit avant tout de prêcher et de méditer sur sa foi pendant ces 40 jours.  

dimanche, mars 05, 2017

Ma visite médicale

Il arrive un jour où, malgré les innombrables pilules disponibles sans ordonnance en supermarché, on a besoin de voir un médecin. Et aux Etats-Unis, la charge émotionnelle de cette simple action, voir un docteur, est énorme. D'abord parce que ça coûte cher, et que cet univers est impénétrable. Impossible de savoir à l'avance ce que vous paierez sans consulter un conseiller en assurance. Ensuite parce qu'on a beau être estampillée « bilingue » sur les diplômes universitaires, le langage scientifique, c'est autre chose. Confrontée à l'autorité en blouse blanche, on perd ses moyens, on a un besoin paranoïaque de comprendre le sens de la moindre virgule, bref on n'est pas dans son état normal, et on flippe. On est vulnérable, ramené à un vague sentiment infantilisant par ces personnels qui ne vous expliquent rien et vous manipulent à leur gré.

J'exagère ? Essayons un instant le coup de l'empathie : vous êtes moi, cher lecteur. Vous ressentez une grosse fatigue générale, vous commencez à perdre vos cheveux, vous savez que c'est sans doute dû au stress de ce nouveau boulot mais comme vous êtes végétarienne, vous avez tout le temps peur de manquer de fer et de vous faire une petite anémie. Au bout de deux mois, vous décidez de consulter. Vous choisissez la clinique au hasard, parce qu'elle n'est pas loin de l'école et qu'on peut vous prendre sous deux jours. Avant d'inscrire votre nom au registre des rendez-vous, on vérifie tout de même quel est votre numéro d'assurée et si vous serez bien couverte pour la consultation.

Vous arrivez à la clinique. Vous remplissez un premier formulaire où on vous demande d'identifier votre statut marital, votre employeur, votre « race » et votre religion. Vous remplissez les deux premières catégories, et demandez à la secrétaire pourquoi elle a besoin du reste. Elle vous répond que vous pouvez laisser tout ça en blanc, ce que vous faites.

Une première personne vous reçoit, elle semble être infirmière, et conduit un interrogatoire sur vos antécédents personnels et familiaux. Ok, pourquoi pas, le docteur est sûrement occupé à des besognes qui conviennent mieux à ses hauts diplômes, rationalisons le processus, pourquoi pas. Une deuxième personne vient me voir. Il vous paraît logique de déduire que c'est le médecin. Hé non, vous expliquera plus tard votre époux préféré, c'est simplement un infirmier de rang supérieur, qui ira ensuite faire valider son diagnostic par le médecin en charge. Il vous pose des questions plus approfondies, et note plein de choses sur un formulaire. Il emploie des tas d'acronymes, BBC, EKG, que vous devez lui faire expliquer, bien que vous lui ayez dit dès le début que c'était votre première consultation aux USA. A chaque fois que vous ouvrez la bouche, il semble vous rajouter un examen supplémentaire : test sanguin, test d'urine, test de grossesse, on sait jamais, et électro-cardiogramme. Electro-cardiogramme ??? Oui, si vous avez quelquefois des palpitations, ça peut être une sage précaution. Vous découvrirez plus tard que cet examen coûteux est couvert par l'assurance dans le cadre d'une première visite- « checkup ». Pur hasard, certainement.

L'homme s'en va, en vous disant d'attendre quelques minutes avant les examens, qu'ils font sur place. Deux femmes arrivent, vous reconnaissez l'infirmière du début, elles vous demandent de vous déshabiller, de revêtir une blouse de papier et d'enlever vos bijoux. Puis elles repartent sans rien dire. Vous êtes à demi-nue dans une salle de clinique. Vous attendez, mais vous ne savez pas trop quoi. Vous vous préparez mentalement à traverser le couloir dans cette tenue. Vous commencez à vous demander quel est le problème avec votre cœur. Vous faites des calculs totalement à l'aveugle, Combien ça pourra me coûter tout ça, 50$ ? 300$ ? Les infirmières reviennent avec des électrodes. Point de couloir à traverser, l'examen se fera dans la même salle, la blouse est juste pour que votre poitrine ne soit pas dénudée devant deux infirmières et dans une pièce fermée à clef. Ca vous paraît un chouïa excessif, d'autant plus qu'une des deux infirmières ne cesse de recouvrir votre mamelon droit qui se découvre en permanence. Elles posent les électrodes, les enlèvent sans rien vous dire. Vous demandez quand même, Tout va bien ? Elles vous disent que seul le docteur peut vous répondre. Vous flippez quand même un brin. Une femme assez âgée passe la tête par la porte, se présente, Je suis le chef de cette clinique, vous allez bien ? On va regarder vos résultats, ne bougez pas. Vous ne comprenez pas bien pourquoi vous devez voir quatre personnes pour une petite consultation de rien du tout. Juste un peu de fatigue. Etes-vous sur le point de faire un infarctus et vous l'ignoriez ? Vous devez vous forcer un peu pour rester calme.

Vous passez encore par la case prise de sang, flacon d'urine, et vous revoyez l'infirmier en chef. Il vous informe qu'il n'y a rien d'urgent, mais que vous devriez voir un cardiologue quand vous aurez le temps, car un battement de votre cœur survient un peu trop tôt. Vous cherchez à comprendre : trop rapides, mes battements ? Non, trop tôt. Vous en parlerez avec le spécialiste. Au revoir, bonne journée ! Vous êtes un peu sonnée, mais vous gardez surtout en tête le « rien d'urgent ». Ce n'est pas grave, c'est tout ce qui compte.

Arrivée à la caisse, vous serrez les fesses en attendant la facture : 25 dollars. Soit le prix de la consultation. Tous les frais de labo sont compris là-dedans, alors ? Vous ressortez plutôt enjouée, finalement ça ne s'est pas si mal passé.

Trois jours plus tard, toujours pas de résultats. Vous appelez la clinique, on vous dit qu'on vous téléphonera quand ce sera prêt. Quatre jours plus tard, vous recevez un appel d'une femme inconnue de vous qui vérifie vote identité et vous dit, « Tout va bien ». Elle s'apprête à raccrocher quand vous dites, Attendez, il y avait quand même un test de grossesse, ça signifie quoi tout va bien dans ce contexte ? Elle relit les résultats : vous n'êtes pas enceinte. Ouf, tant mieux, avec les trois apéros que vous aviez pris le week-end dernier, vous préférez. Mais c'est quand même une drôle de façon de vous l'annoncer.

Vous en discuterez plus tard avec un ami mexicain plus habitué que vous à ce système de santé. Lui aussi a le vif sentiment qu'on essaie de tirer le maximum du forfait d'assurance à chaque consultation, mais vous fait aussi voir que la furie procédurière des Américains a du bon : pour éviter d'être traînés en justice à tout bout de champ, les médecins font souvent des tests exhaustifs à la moindre suspicion. Du coup, on est bien surveillés. Ca relativise un peu, mais vous l'avez quand même super mauvaise quand vous recevez une facture de 134$ du labo, deux semaines après.


Vous ne vouliez pas donner dans le cliché et terminer ce post par un bon vieux « Qu'est-ce qu'on est bien en France, avec la sécu », mais en fait si. Vous repensez au « copay », ce système qui vous fait payer 25$ non remboursés à chaque visite médicale, aux médicaments largement dispo en pharmacie et donc totalement à votre charge, à la franchise de 1500$ par an de votre assurance, qui est pourtant l'une des meilleures ici, à votre collègue qui va subir une opération cardiaque dans trois semaines et n'aura droit qu'à 6H d'hospitalisation post-op avant qu'on lui réclame son lit, et la conclusion vous paraît inévitable. Vous vous dites même que ce manque absolu de solidarité institutionnalisée et d'égalité face aux soins pourrait bien être un motif déterminant dans votre désir de rentrer en Europe. Ca, et le racisme grandissant, les droits des femmes bafoués, les libertés civiles rognées. Mais ces trois choses-là, je ne suis pas bien sûre qu'elles n'arrivent pas en France bientôt.

mercredi, janvier 25, 2017

Ajustement culturel : la manifestation au Texas.

Dès l'élection de Trump, matin amer, j'ai su que je voulais absolument participer à la première action de protestation. Il ne s'agirait pas d'une contestation du résultat d'une élection démocratique, bien que le processus en soit daté et sujet à caution ; il s'agirait d'un rassemblement de gens de bonne volonté, démocrates, abstentionnistes, républicains modérés, écologistes ou libertariens, qui dirait en substance au président : on vous regarde. On espère que votre rhétorique misogyne, xénophobe et anti-intellectuelle, c'était de l'attrape-gogo d'avant scrutin. Et si ça ne l'est pas, que ce soit bien clair, on ne se laissera pas faire.

C'est la Women's March qui m'a fourni cette première belle occasion. Le lendemain de l'inauguration, un mouvement invitait à défiler pour le libre droit à disposer de son corps, pour le respect des cultures et religions différentes et pour le respect de l'environnement. Il n'y avait plus qu'à se rendre à la capitale de l'Etat, Austin, pour faire plus de bruit.

Oui mais. Au Texas, ancien Etat esclavagiste, la tradition de manifestation est quand même minimale, pour ne pas dire inexistante. Ici comme ailleurs, le premier amendement de la Constitution garantit la liberté de parole et de rassemblement. Il faut juste demander un permis de manifester, qui peut être refusé sans justification, ne pas trop gêner la circulation, et même faire attention à ce que les pancartes ne soient pas trop offensantes, recommande le site internet de l'Etat. Mais dans la culture locale, on manifeste peu. En général, on trouve quelques dizaines de « protesters » regroupés dans un parc (mieux toléré pour l'expression démocratique que la rue) et c'est tout. Il faut dire qu'il n'y a quasiment pas de syndicats ici, et que le fonctionnement autochtone, c'est plutôt « Ce job te plaît pas ? Quitte-le et prends-un un autre » que la plainte aux Ressources Humaines. Certains de mes collègues avaient même un peu peur de se rendre à la manif, et d'y être reconnus.

A l'arrivée à Austin, des grappes et des grappes de gens se massaient vers le Capitol Building. Certains portant des bonnets roses à oreilles de chat (pussy power!), d'autres des tee-shirts politisés, et d'autres encore une infinité de pancartes créatives, à plumes, à paillettes, ou simplement à gros traits de marqueur exprimant rageusement une indignation légitime. J'avais prévu de retrouver des connaissances sur le parvis du Capitole ; la foule était si nombreuse et si dense que cela fut complètement impossible. Les organisateurs étaient visiblement dépassés : quelques bénévoles ont tenté une chaîne humaine pour réguler et diriger le trafic, ce qui a étonnamment bien marché. Je me suis dit qu'ailleurs, sans la civilité légendaire des Américains, ça aurait sans doute tourné à l'étouffade. 

Le long du parcours, je verrai des slogans progressistes affichés sur le toit des musées, des cafés donnant tous leurs profits du jour au Planning Familial, des pancartes en espagnol et en arabe, et pas mal d'hommes à nos côtés. Pour une Française habituée à ce que les fins de manifs comportent CRS voire lacrymo, c'était incroyablement paisible. Quand nous sommes passés devant la maison du gouverneur, Greg Abbott, une femme est même sortie de la foule pour aller serrer la main du policier qui menait la garde. On a tourné en rond autour du Capitole, et puis c'était fini. Pas de grands faits héroïques, juste le nécessaire plaisir de se savoir si nombreux, et si déterminés. Ca faisait du bien d'être là. Physiquement.

Alors, je ne sais pas si les progressistes sont en train de redécouvrir les vertus du militantisme de terrain et de lâcher les pétitions en ligne, comme ça se murmure. Je ne sais pas si cette belle vague de solidarité se maintiendra longtemps, assez pour que le Congrès change de bord dans deux ans, si les marcheurs d'aujourd'hui seront vraiment les activistes de demain, ni si le mouvement saura garder à la fois sa chouette radicalité et son appel à de larges populations. Mais bordel, qu'est-ce que j'ai envie d'en être.



mercredi, décembre 14, 2016

Homecoming week

So it was homecoming week. Pour célébrer l'école et l'esprit qui nous unit tous, profs comme élèves tombent l'uniforme pour adopter un thème vestimentaire différent chaque jour : années 70, super-héros, tenue de nuit... La participation n'est pas obligatoire, mais plusieurs collègues masculins sont tellement contents d'abandonner la cravate qu'ils viendraient en slip de bain s'il le fallait. L'ambiance est joyeuse, colorée. Ca occasionne évidemment des situations assez cocasses. Qui ne s'est jamais retrouvé en kimono à fleurs à aider un gosse de cinquième en pyjama à travailler sur les pronoms, celui-là ne sait pas ce que c'est qu'enseigner. Et mon cher N. a fait tous ses conseils de classe avec un déguisement différent : hippie, superhéros, basketteur... 

Le plus fort, c'est que rien de tout cela ne perturbe les cours. Les gamins ont l'habitude, ça les fait sourire, mais on est là pour bosser. Et puis il y a le prix : à chaque chouette costume, à chaque participation à la décoration d'une salle ou à un tournoi sportif, les élèves gagnent un jeton. A la fin de la semaine, la classe qui a le plus de jetons gagne une journée de desserts gratuits à un food truck local. Il faut savoir que chaque récompense scolaire consiste en gros à distribuer de la bouffe à l'oeil, ce qui choque beaucoup les Français. Il y a quelque chose de stupéfiant dans ce manque d'imagination, ainsi que dans cet aveuglement diététique, nous qui vivons dans le 10e état de l'Union en termes d'obésité (32,4% de la population, quand même).

Le vendredi, on nous avait prévenus qu'il y avait un show à l'américaine, et que c'était à voir, au moins une fois. On n'a pas été déçus : le millier d'élèves que compte l'école était là, de la maternelle au bac, assis dans un gymnase, agitant des pompons dorés et chauffé à blanc par l'excitation. Un lycéen particulièrement intrépide (que nous envions, nous autres Français, cette aisance des Américains à parler en public !) a fait l'animation pendant une heure. On a applaudi les basketteurs et les footballeuses, assisté à un petit spectacle des danseuses, à un concert du jazz band puis de l'orchestre et surtout hurlé « yeah » à chaque fois que l'animateur nous demandait si on était là. Pour finir, des cheerleaders court vêtues ont effectué une petite chorégraphie et utilisé des canons à paillettes, qui sont gracieusement retombées sur la foule en délire. J'étais assez contente de ne pas avoir cours juste après, parce que ramener des cinquièmes à l'étude du roman de chevalerie après ça...


C'est une des grandes forces des écoles et universités américaines, a fortiori privées, cet esprit de communauté, d'appartenance à un groupe éducatif qui inclut parents, personnels, et parfois très anciens élèves. C'est probablement logique, dans un territoire si énorme, où la solidarité nationale ou d'état ne signifie pas grand-chose : on se rabat sur l'identité au sein de l'entreprise, de l'église, de l'école. Les adultes flairent le piège, y voient tout de suite le sceau département Relations Publiques qui cherche à vendre une scolarité chez nous. C'est vrai, et ce n'est pas tout à fait juste à la fois : les gamins semblent vraiment heureux de se sentir des racines, de voir une équipe de profs travaillant en étroite collaboration avec leurs parents, et de vivre des rituels qui marquent les différentes étapes de leur adolescence. Si j'ai des enfants un jour, je serai contente qu'ils grandissent dans cette atmosphère-là.  

mardi, novembre 29, 2016

Thanksgiving

C'est peu de dire que la fête de Thanksgiving était redoutée, cette année. Après l'élection du Gros Orange, plusieurs journaux américains ont prodigué des conseils pour éviter de s'écharper en famille autour de la dinde rituellement sacrifiée. Pour nous, c'était l'occasion de partir vers le Nord, chez les parents de N, et d'avoir quatre jours de vrai automne avec du froid et de la pluie dedans. Mais on n'était pas sûrs-sûrs de la couleur du vote côté mère et beau-père, et on appréhendait quand même le séjour coincés au milieu de la campagne quasi-canadienne.

La première bouffée d'air frais, c'est le caractère libéral et placide de l'Etat de Washington. Non seulement la marijuana y est en vente absolument libre, à partir du moment où on a plus de 21 ans, mais c'est aussi un des premiers Etats d'où sont parties les revendications pour le mariage gay, dès 1971. Little Saigon, à Seattle, affiche ses noms de rue en anglais et en vietnamien. Normal. Personne ne trouve rien à y redire. J'imagine le nombre d'infarctus si d'aventure on essayait de rédiger pareils panneaux en arabe à Barbès, ou en espagnol au Texas. Nos amis locaux plaisantent de la coolitude ambiante : toutes les augmentations d'impôts proposées au vote passent, y compris celle qui fera payer mille dollars de plus par an à chaque famille pour le nouveau métro. Et de fait, il y a quelque chose de vraiment reposant à circuler dans un coin où tout le monde fout la paix à chacun. En rentrant, un message de mon asso féministe texane m'indiquera qu'une loi que nous redoutions a été votée ; elle oblige les femmes victimes de fausse couche, ou ayant recours à l'avortement, à procéder à l'enterrement du fœtus. Avec toute la douleur, et la culpabilité, que ça implique. Décidément pas le même monde.

Ce furent quatre jours de lecture, de sommeil, de rires et de gavage méthodique. Quatre jours ô combien bénéfiques, dans cette atmosphère pesante de profonde fracture idéologique. A se demander comment ce petit monde va pouvoir un jour se réconcilier : l'Amérique rurale et l'Amérique urbaine, l'Amérique aux mœurs libérales et l'Amérique ultra-conservatrice, les intellos salariés et ceux qui n'ont pas ni boulot ni diplôme. Au Texas, l'atmosphère est parfois explosive.

Finalement, les beaux-parents n'ont pas voté. Ils vomissent Trump presque autant que nous et, bien qu'ils profèrent quelques paroles anti-immigration de temps en temps, on arrive à s'entendre sur son sexisme et la stupidité de ses promesses. Il y aura même une bonne surprise lors de ce séjour : la mère de N, jadis très religieuse, m'a expliqué croire en Dieu mais en aucune institution chrétienne, et s'est même lancée dans une critique historique de la Bible comme document écrit par l'Homme. N n'en revenait pas. C'est peut-être là l'effet positif de cette élection, il faut en tout cas l'espérer : ramener des conservateurs à peu près raisonnables du côté de l'humanisme.  

samedi, septembre 10, 2016

Here in Texas

On s'y laisserait bien prendre, à ce confort tout américain. Celui du logis, cent mètres carrés, chacun sa salle de bains, frigo gargantuesque, micro-ondes et lave-vaisselle inclus. Celui des toilettes propres partout et du service ultrasympa, même à la pizzeria graisseuse du coin de la rue. A se demander, d'ailleurs, pourquoi la vie parisienne est à ce point dépourvue de ces commodités-là. Celui du tout-bagnole, jamais mouillée jamais rien de lourd à porter en s'esquintant les mains dans les escaliers du métro. Celui enfin des conditions de travail, qui me donnent à la fois l'impression de travailler pour Google et de vivre dans une série type Melrose place.

Melrose place, parce que les petits sont polis, bien coiffés, qu'ils portent un uniforme et qu'ils ont presque tous une piscine à la maison. Quand j'évoque la fréquence du prénom Mustafa en terres orientales (on étudie Les mille et une nuits), un minot de douze ans acquiesce et dit que son chauffeur, en Syrie, s'appelait comme ça. Quand ils ne trouvent pas le livre papier au magasin de l'école, ils me demandent s'ils peuvent amener leur kindle ou leur i-pad en classe la prochaine fois, comme je préfère, ils ont tous les deux.

Google, pour la culture d'entreprise. On est encouragés à donner à l'école, des sous ou du temps pour emmener des gosses au zoo le samedi. Il y a même un jour où porter le tee-shirt au logo de l'école (7,5$) pour montrer notre « pride ». Et l'école nous donne en retour : lunch confectionné par un French chef, cours de langues à prix cassés, pâtisseries pour les meetings et les anniversaires (en gros, plusieurs fois par semaine), book club, amateurs de cuisine du monde qui se retrouvent chaque mois... Les conditions de travail sont très bonnes : jamais plus de vingt gamins (tout gentils) par classe, profusion de technologie, photocopies couleur illimitées, bref de quoi faire pâlir d'envie n'importe quel ex-collègue du 9-3. Et comme chez Google, on bosse beaucoup, fréquemment sous pression.

C'est une autre vie que celle que j'ai menée à Paris, et une autre vie encore que mes quelques mois en Californie. Une vie prise dans la gestion du quotidien, où nous sommes littéralement aspirés par les contraintes matérielles : appart à meubler et vêtements de working girl à acheter, cours à préparer jusque tard le soir. Peu de distractions, parce qu'on ne connaît personne en-dehors de l'école et parce que la ville se couche tôt. Tout cela est provisoire, on le sait bien, mais la toute nouvelle identité qu'on avait réussi à se fabriquer en Californie chancelle à nouveau. Cent fois sur le métier remets ton ouvrage...

La question du sens de ce que l'on fait de soi-même, et du temps qui nous est donné à vivre, se pose aussi différemment. J'avais choisi d'enseigner, parce qu'avec la confiance et la connaissance on déplace des montagnes. J'avais choisi le français, parce que la langue est le véhicule de la pensée, que ce qui ce conçoit aisément s'énonce clairement, qu'au commencement était le verbe, tout ça. Parce qu'elle est la condition d'accès à toutes les autres disciplines, et parce que la littérature est accès à l'Autre, cheminement vers l'empathie. Logiquement, les gamins défavorisés et les migrants s'étaient imposés comme une évidence à mon esprit militant.

Ici, le français n'est qu'une langue étrangère parmi d'autres -et pas la plus facile. Il est outil de distinction sociale, ou refuge d'expatriés auto-ghettoïsés. Les gosses auxquels j'enseigne sont mignons, reconnaissants, et à titre individuel bien sûr qu'un prof peut tout illuminer dans la tête d'un ado, but who am I kidding ? Concrètement, au quotidien, je participe au renforcement des inégalités sociales. Je vous jure que c'est pas facile à avaler comme changement de carrière. Tous les deux, avec mon Américain préféré, on se dit qu'on est des infiltrés, des gauchistes féministes athées végétariens qui feront entendre une voix dissonante à ces petits cerveaux en formation. On sait jamais, s'ils deviennent DRH, politiciens ou traders, ils feront peut-être leur job d'une façon plus humaine. Mais c'est une lutte quotidienne.

J'essaie aussi de me rappeler que le confort matériel n'est pas la clef du bonheur, et qu'il y a sûrement des ados en souffrance psychique parmi nos élèves. Peut-être que le fait d'exister à l'école et d'y être reconnu peut les sauver. Peut-être qu'il y a moyen pour nous de se sentir davantage qu'un employé anonyme payé par des familles-clientes qui veulent des résultats. Only time will tell.

Quand même, wish me luck.

dimanche, juillet 24, 2016

Moving in, and out, and in again

Deux à trois mois : c'est le temps qu'il me faut généralement pour me sentir chez moi quelque part, pour prendre mes habitudes locales et pour rencontrer suffisamment de potentielles sources de chaleur humaine. C'est exactement ce que j'ai réussi à faire ici en Californie, où j'ai ma plage préférée, mon supermarché cool-bobo-bio-local préféré, mes activités du mardi matin, jeudi soir et vendredi après-midi soigneusement réglées. Et c'est aussi ce que je m'apprête à recommencer à zéro, au Texas, dans moins d'une semaine.

Il ne serait pas juste de dire que je suis seulement triste de partir. Après tout, je commence à être habituée aux tournées d'adieu, et je savais depuis le début que mon séjour californien serait provisoire. Et puis l'aventure à venir est assez excitante. Si j'ai hâte de retrouver une vie active avec des élèves dedans, je suis aussi très curieuse de voir à quoi ressemble ma future ville d'adoption. Tout le monde m'a tellement dit de mal de Houston, sa jungle urbaine ses steaks houses ses mégachurches son climat étouffant, que je suis déterminée à l'aimer. Esprit de contradiction oblige.

Chercher un appart' à Houston est assez déconcertant. Le marché est tellement fluide, et les protections envers les locataires qui auraient ne seraient-ce que trois jours de loyer de retard tellement inexistantes, qu'il est assez facile de trouver à se loger. Nous comptons une semaine pour trouver, signer et emménager. Totalement surréaliste pour qui vient de Paris, ou même den'importe quel petit bled californien où il faut quasiment rédiger une lettre de motivation pour pouvoir louer le petit pavillon de centre-ville qui vous a tapé dans l'oeil. 

Ensuite, pour trouver votre quartier de prédilection dans cette ville tentaculaire, des sites internet mettent à disposition une compilation de données, neighborhood par neighborhood. Et ça file le vertige : non seulement on peut savoir le revenu moyen, l'âge moyen et la taille du foyer moyen de ses futurs voisins, mais aussi leur appartenance ethnique, leur temps de trajet domicile/travail et leur nombre d'heures de sommeil par nuit ! Entre me récrier prioritairement contre ce fichage minutieux des citoyens et protester viscéralement contre ce formidable outil pour éviter toute mixité sociale, j'hésite encore. Nous avions innocemment choisi nos deux quartiers préférés en fonction de leur proximité avec l'école, le « centre ville » (qui ne veut pas dire grand-chose là-bas), un parc et une rivière. En plein dans le mille : les résidents en sont majoritairement blancs, 35 ans en moyenne, beaucoup de célibataires et de familles d'un ou deux enfants, revenus comparables aux nôtres. Force est de constater que, même sans données bigbrotheresques à l'appui, on s'assemble avec ceux qui nous ressemblent.

Ma rentrée scolaire s'annonce elle aussi franchement différente de tout ce que j'ai pu connaître en France. Déjà, on me donne plein de sous pour acheter de nouveaux meubles, et on me paie six nuits d'hôtels le temps que je trouve un logement. Ca change de mes années TZR (titulaire d'une zone de remplacement) où on m'appelait parfois trois semaines après la rentrée, pour me dire qu'il fallait aller là le lendemain, oui c'est loin et ah vous n'avez pas de voiture, ben tant pis. On m'a aussi envoyé tous les documents administratifs à l'avance, y compris ceux pour passer le permis de conduire et ouvrir un compte en banque, et un « petit guide de survie culinaire aux USA », charmante attention. La liste des documents et activités faits en classe, que m'a gentiment envoyée une collègue, fait plus du double de ce que je réussissais à caler en une année dans le 93. 

Mais le meilleur est pour la fin : avant de pouvoir approcher la moindre tête blonde, je dois remplir un test en ligne sur la prédation sexuelle et le repérage des comportements potentiellement pédophiles. Soit trois bonnes heures de vidéos, témoignages d'agresseurs-ses et statistiques diverses, accompagnées d'un quiz à la fin de chaque cours. N. avait dû faire la même chose concernant les relations appropriées entre prof et étudiant il y a quelques mois. Il faut dire qu'ici, le « college rape » a longtemps été quelque chose de l'ordre du sport national, et que ça n'est pas franchement fini.

So, il est Houston-7 jours, et j'ai l'impression que les histoires flokloriques ne font que commencer. More to come soon:-)

jeudi, juillet 07, 2016

4th of July

...ou fête nationale, fête de l'indépendance, ou plus exactement fête du moment où tous les délégués des différents états américains ont réussi à se mettre d'accord sur une formulation commune de déclaration d'indépendance. 

C'est peu dire que la journée est propice aux marques de patriotisme. Pour moi, immigrée de fraîche date, il était impensable de laisser passer la journée sans assister aux manifestations culturelles typiques. On a donc commencé la matinée avec la traditionnelle parade (mais The world's shortest parade, seulement deux pâtés de maison, faut pas déconner non plus). Il y a de tout : des écoles de sport qui font défiler des pom-pom girls ou des gamins hurlant que le base-ball, c'est génial, des voitures de collection habillées pour l'occasion, des professionnels qui en profitent pour faire leur pub, de simples particuliers revêtus de bleu-blanc-rouge.



Mais ce que j'ai préféré, ce sont encore les spectateurs du défilé :



Fuyant la propagande évangélique qui voulait nos offrir des hotdogs et des boissons fraîches (Nous ne consommons ni viande ni religion !), nous sommes allés passer l'après-midi à Elkhorn slough, spot magnifique pour se balader en kayak parmi les loutres de mer, les phoques et les pélicans. Il n'y a là guère de photos, pas parce que je n'ai pas osé risquer la vie de mon téléphone portable en le maintenant coincé entre mon pull et mon gilet de sauvetage, mais parce que ledit téléphone portable a un zoom pourri (et a risqué sa vie en vain, donc). 

Le soir, rebelote patriotique : concert et feu d'artifice à Scott's valley, à quelques kilomètres de la maison. Premier sujet d'étonnement : il faut payer 8 dollars l'entrée, car le parc n'est pas prêté par la ville aux différentes organisations, mais loué. Le groupe reggae-rock qui se produit est formé de profs et coachs du lycée de la ville, et n'est pas mauvais mais, sans doute parce que je ne suis pas née ici et que je ne crois pas que les USA ont inventé la liberté, leurs paroles du style "Ne laisse personne te détourner de ce que tu aimes", "Tu peux devenir ce que tu veux", "Continue à faire la fête, ceci est un pays libre" m'agacent lentement, mais sûrement. Je ne suis pas la seule à faire de l'ironie : notre ami Tom, apercevant cette énorme voiture toute pavoisée, s'exclamera : "Les soldats américains ont donc perdu la vie en Irak et Afghanistan pour que nous, citoyens, puissions remplir le réservoir de nos 4x4".

Toutes les variations du mot "liberté" sont sur les tee-shirts, les voitures, les chapeaux : "free at last!", "Land of freedom", "Land of the free"... Je me rappelle, non sans sourire, que les médias parlent toujours d'élire "The leader of the free world" en novembre. Les Etats-Unis exportent la liberté et la démocratie, puisqu'on vous le dit. 

Les bières, pourtant interdites de consommation dans les lieux publics, coulent à flots, et la traditionnelle "apple pie" est servie à la chaîne. Une chanteuse professionnelle prend ensuite le relais du groupe de profs, et entonne un hymne américain façon gospel à vous donner la chair de poule. Les festivités se terminent par un feu d'artifice. Beaucoup de communes y ont renoncé, à cause du coût et des risques d'incendies, très forts en cette période de l'année. L'inconvénient de Scott's valley, c'est que comme la majorité des villes du bord de mer, le brouillard y est fréquent mais imprévisible. Le feu d'artifice a donné à peu près ça :


C'était mon premier quatre-juillet, peut-être le dernier avant un moment, pour cause de retour probable en France lors des congés d'été, mais c'était instructif. Et honnêtement, valeurs pour valeurs, je ne sais pas si je ne préfère pas le délire pro-freedom de mon pays d'adoption aux défilés militaires de ma contrée natale.

mardi, juin 28, 2016

Ce qui n'appartient qu'à la Californie

J'ai déjà longuement décrit, de vive voix et dans ce blog quasi-confidentiel, mon quotidien d'expatriée volontaire, tantôt amusée et tantôt affligée, parfois nostalgique, souvent paumée, toujours à cheval entre deux mondes. Je m'aperçois qu'une grande partie de ce que j'ai pu dire ou écrire relève de l'inadaptation du migrant, et pourrait finalement être ressenti par pas mal de gens sous d'autres latitudes, dans des sociétés humaines bien différentes. Aujourd'hui, assise sur ma terrasse en pleine forêt, un geai bleu voletant en face de moi, j'ai envie de parler de ce qui est spécifique à la Californie, et qui ne se retrouve nulle part ailleurs dans ce pays. Pour être vraiment rigoureuse, d'ailleurs, je dois préciser qu'il s'agit de la Californie du Nord, dans un rayon de 250km autour de San Francisco, à peu près. Santa Barbara, Los Angeles, San Diego, c'est encore un autre état d'esprit.

La Californie du Nord, c'est d'abord la contrée des liberals. A ne pas comprendre comme en français, où l'on visualise tout de suite Nadine Morano ou Frédéric Lefebvre, ainsi que leur cortège de dérégulations. Non, ici, les libéraux sont des progressistes. Les couples homos sont très bien intégrés, il n'est pas rare de croiser des transsexuels à San Francisco, se reproduire n'est d'ailleurs pas obligatoire pour être validé socialement, et avoir tatouages visibles et cheveux bleus n'empêche personne de devenir caissier au supermarché du coin. C'est comme-tu-veux, c'est ta vie. A Santa Cruz, il y a même un nombre non négligeable de néo-hippies qui se baladent pieds nus et vendent de petits objets à même le trottoir, ou jouent de la musique pour gagner quelques sous. Beaucoup de SDF venus de tout le pays choisissent d'ailleurs de rester ici, car la Californie est l'un des états où il existe une vraie politique d'aide aux sans-abris. Les soutiens de Trump, car il y en a, s'expriment peu en public, tellement ils sont rares. 

Tout cela rend les Californiens assez fiers d'eux-mêmes, et parfois un chouïa méprisants avec le reste des USA. Les bouches se pincent, les regards se font désolés quand je dis que je déménage au Texas dans un mois. Le Texas, ce sont les rednecks, les conservateurs anti-avortement, les porteurs d'armes à feu, presque Néanderthal, quoi. Mais enfin, quand on quitte ce séjour béni des dieux, à quoi s'attendre sinon à un choc culturel ?

La question de la race, si centrale au modèle américain, est ici plutôt moins prégnante qu'ailleurs. Peut-être parce que beaucoup de migrants sont qualifiés et viennent travailler pour la Silicon Valley. Peut-être parce que beaucoup sont Européens, donc en majorité Blancs, et que les descendants de Chinois, Vietnamiens ou Coréens réussissent particulièrement bien à l'université. J'ai bien entendu des commentaires désagréables sur les Indiens, qui vivent souvent en communauté, mais les vraies victimes du racisme décomplexé, ce sont les Mexicains. Nounous pour les femmes, bâtisseurs multitâches pour les hommes, ramasseurs de fraises à la main sous un soleil brûlant pour les deux : l'imaginaire local ne va pas beaucoup plus loin. Ils sont relégués dans des quartiers ou parfois des villes-ghettos, où l'Américain moyen a du mal à réprimer un sentiment d'insécurité. 

J'ai cherché un groupe sur internet pour pratiquer mon espagnol ; je n'en ai pas trouvé, alors que j'ai intégré deux groupes francophiles. Le français, c'est la langue de la bonne cuisine, de la mode, de la culture : ça fait chic. L'espagnol, c'est la langue de la serveuse de fast-food ou du dealer. Personne n'a envie de cultiver cette image de soi-même.

La Californie du Nord, c'est aussi une nature à couper le souffle. Littéralement. Des canyons et chutes d'eau de Yosemite à la spectaculaire Highway One, l'Européen prend sa dose d'espaces immenses et de végétation à perte de vue. Même la grande ville qu'est San Francisco ne l'est pas tant que ça : 800 000 habitants, quand sa presque voisine San José en compte presque un million. Les trottoirs y sont larges, et on trouve facilement des quartiers résidentiels si calmes et ombragés qu'on a du mal à croire qu'on est toujours à SF. En revanche, le coût de la vie y est tel que la classe moyenne est progressivement chassée de la ville, doit vivre dans des banlieues-dortoirs hors de prix, et que la communauté hispanique de Mission, la plus précarisée, a du mal à trouver des profs pour ses enfants, car les salaires ne leur permettent pas de vivre à moins de 2H de leur école. Une amie éducatrice m'a confié que si elle se séparait de son mari, qui travaille pour la tech industry, elle ne pourrait se payer qu'un mobil-home avec son seul salaire. Et elle vit à Santa Cruz, petit ville côtière sans prétention, pas à Palo Alto ni à Palm Springs.


Terminons sur une note positive : je crois bien que, plus jamais de ma vie, je n'aurai l'occasion de voir tant d'animaux sauvages dans un si petit périmètre. Cerfs, chipmunks, raton-laveurs, coyotes, serpent à sonnette, loutres, otaries, phoques, éléphants de mer, et toujours ces fameux lynx et pumas qui font exprès de se cacher mais qui rôdent tout près, on le sait. Maigre consolation : au Texas, en-dehors des mygales, des alligators et des serpents tricolores, il y a des tatous, ce petit animal préhistorique à la longue queue. Peut-être même que j'en posterai des photos ici.

vendredi, juin 03, 2016

Ambassade story

Le rendez-vous à la préfecture était fixé depuis deux mois, le 26 avril à 13H. Et depuis deux mois, cette date clignote dans mon esprit, ne pas oublier les papiers, les photos, le dossier médical, les détails de la vie de Nick que je donnerai comme « preuve de relation ». Quelques jours avant, il faut se faire contrôler les poumons et le sang, par des médecins hors de prix : les Etats-Unis semblent ne pas avoir confiance en le docteur français lambda pour leur assurer que je n'ai ni tuberculose, ni syphillis, et que tous mes vaccins sont à jour. 250 euros, tout de même, qui s'ajoutent aux 500 et quelques versés depuis le début du processus, ça fait mal. Quid des Français peu aisés qui voudraient émigrer ? J'imagine que ceux-là, l'Amérique n'en veut pas vraiment, de toutes façons.

Le jour J, je dépose mes affaires à la consigne de Montparnasse, pour récupérer un train du soir, et je file dans le 8e. L'ambassade est juste à côté de l'Elysée, comme si le fil qui reliait Hollande à Obama ne pouvait être coupé, ne serait-ce qu'un instant. J'ai 35mn d'avance. Je vais voir le gardien, espérant être la première et pouvoir en finir assez vite. « On ne rentre qu'à 12H55 ». « Vous avez un ordinateur portable ? Ils sont interdits, et on ne peut pas les garder au poste de sécurité. Vous pouvez aller voir les commerces, trouver quelqu'un qui va vous le garder. » 

Je jette un coup d'oeil aux hôtels de luxe et autres restaurants pour gourmets de la rue adjacente. Est-ce que je peux franchement espérer trouver quelqu'un qui va garder mon ordi ? J'entre dans le premier hôtel, où ma tenue contraste violemment avec le chic de tous les autres clients. On m'indique poliment, mais froidement, un petit hôtel familial qui accepte de jouer les consignes pour cinq euros. Ils ont du monde tous les jours, me disent-ils, et aident une femme à remplir son dossier d'immigration au moment où j'entre chez eux. Pourquoi l'ambassade ne peut-elle pas dire clairement sur ses courriers qu'il faut se débarrasser des portables, je me le demande. Toujours est-il qu'il est 12H55 quand je reviens, et qu'il y a maintenant 14 personnes devant moi.

On vérifie tous mes papiers, y compris mon casier judiciaire, avant de me laisser entrer. La pièce est très grande, carrée, et nous devons attendre debout entre des rangées de cordes. J'ai une pensée émue pour les deux petites mamies devant moi. Chaque vérification de dossier est longue, très longue. Je commence à discuter avec la fille devant moi, dotée d'un petit accent venu d'Afrique. « Tu es déjà mariée ? Moi je suis fiancée. J'avais un rendez-vous la semaine dernière, et il manquait un papier. Ils m'ont donné un deuxième rendez-vous huit jours après, juste pour ça ! » Nous râlons ensemble, que c'est long, que ça aurait été bien de mettre des chaises, quand même, et je lui dis que dix mois pour obtenir un visa en tant qu'épouse, visa conditionnel en plus, je trouve ça fou. « Ah mais ne te plains pas, moi ça fait déjà dix-huit mois, et on est séparés depuis tout ce temps ! » Effectivement. Pour l'égalité des chances, on repassera. 

Pendant que j'attends, transférant mon poids d'une jambe à l'autre pour éviter l'engourdissement, je compte les gens devant moi. Deux, trois : si tout va bien, je devrais passer avec la nana du premier guichet, qui a l'air beaucoup plus gentille que les autres. Et en effet, c'est elle qui me reçoit. Me demande ma nouvelle adresse, mes photocopies des documents qu'elle possède déjà. J'ai bien fait d'imprimer les trente pages de déclaration d'impôts du mari et du co-sponsor : elle prend tout. Puis me dit d'aller m'asseoir un peu plus loin, que le consul va maintenant me recevoir pour l'entretien. Oui, enfin, l'agent consulaire, me dis-je, car j'espère que le consul a mieux à faire que de recevoir des immigrants à la chaîne.

Au bout de vingt minutes, j'entends appeler « Blouenn Simone », et je me dirige vers le guichet 11. Je n'ai pas changé de pièce, et l'entretien que j'imaginais avoir lieu tranquillement dans un bureau, se déroulera à travers un hygiaphone, dans une pièce blindée de monde, et toujours debout. L'agent consulaire me demande des preuves de relation ; je lui tends notre album de mariage mais, évidemment, ça ne passe pas dans la petite fente sous l'hygiaphone. Je lui donne alors quelques photos imprimées sur papier, des factures à nos deux noms, prouvant qu'on a habité ensemble. Puis c'est le tour des questions. Je suis prête, j'ai révisé toutes les années de fac de Nick, à Seattle, à Paris, à Londres, en Californie, les demi-frères et demi-soeurs, son équipe de basket préférée, etc. 

Le mec me demande ensuite quand et comment nous nous sommes rencontrés, question immédiatement suivie de « when did you become romantic ? » Non seulement je trouve ça intrusif, mais il vit dans les années 50 ? La question suivante confirmera cette impression de questionnaire super daté : « how did he propose ? » Comment m'a-t-il fait sa demande en mariage ? Mais monsieur, nous sommes au XXIe siècle, et nous sommes tous deux féministes, nous ne considérons donc pas que ce soit à l'homme de faire une demande que la femme a le choix de refuser ! Bon, au lieu de ma petite tirade militante, je me contente de rire et de lui expliquer que ça ne s'est pas passé comme ça : on était pacsés, ça nous allait très bien, on a cherché un moyen de rester dans le même pays, et le mariage était le plus sûr, voilà. Il lève ses yeux de son écran : « and you are ok with that ? » Oui, je réponds, je n'ai jamais particulièrement voulu me marier, c'est être avec lui qui m'intéressait. Il tape fidèlement ce que je lui ai dit. Plus tard, j'aurai un doute : est-ce que je n'ai pas compromis mes chances avec un discours aussi franc ? N. me dira d'ailleurs, « Woah, il ne doit pas avoir l'habitude d'entendre ce genre de choses ! » 

Une dernière question, sur la date de son anniversaire et sur ce que je lui ai offert, puis le gars me dit « Je vois qu'il manque l'original du formulaire I-384, c'est bien ça ? » Mon sang se glace. J'ai tellement tout bien lu la liste de documents, en français et en anglais, il ne peut pas manquer quoi que ce soit. « Je ne suis au courant de rien de tel », réponds-je. Il me montre un dossier vieux de trois mois où c'est cerclé de rouge. Seulement, quand le service nous a dit qu'il manquait un document, ce n'est pas celui-là qu'ils ont mentionné, mais un truc qu'on savait pertinemment avoir envoyé, et que j'avais ramené au cas où. Ils se sont donc plantés de case en cochant ce qu'il manquait. Le gars me dit, « bien, il suffit de faire envoyer ça des USA et votre dossier est complet ». Je pâlis. La dernière fois, il nous avait fallu deux semaines pour recevoir l'acte de naissance de Nick en France. Sans compter qu'on est en période d'Ascension et de Pentecôte, que la personne qui a cet original, notre co-sponsor, voyage beaucoup pour son boulot et ne pourra peut-être pas le poster avant des semaines... 

Tout ça pour ça. Tout ce stress pour poireauter peut-être des mois en France, alors que j'aurais pu régler ce problème en trois jours pendant que j'étais aux USA. Si seulement j'avais su. Et mon mari que je ne vais pas voir pendant tout ce temps, mon futur employeur qui attend mes papiers, mes parents qui ont réservé un billet d'avion pour juin alors que je ne serai peut-être même pas là... Je sens que je me décompose, que quelques larmes m'échappent. « What's the matter ? » s'écrie l'agent. Je lui explique. S'il voulait une preuve de relation, en voici une belle. Il essaie de me rassurer, de me dire que ça peut aller très vite, tout ça. Je sors épuisée, pas convaincue, découragée. L'agent de sécurité qui me voit défaite me demande ce qui se passe. « Il me manque un papier. » « Ah, un document qui n'était pas sur la liste, hein ! » Visiblement, il a l'habitude. Ca ne me rassure pas particulièrement.



Après trois semaines d'attente, un vol repoussé, cinq mails restés dans le vide, deux appels téléphoniques où on se bornait à me lire ce qui s'affichait aussi sur mon écran d'ordi, des heures d'anxiété et de conversations skype démoralisées avec mon cher et tendre, le passeport est arrivé dans la boîte aux lettres, sans crier gare. On m'avait certifié qu'on m'attribuerait un numéro de suivi dès que le passeport serait posté, et qu'ensuite ça prendrait un à trois jours. A une heure trente près, j'appelais pour décaler encore mon vol. Je m'étais déjà mise en tête que j'allais rester une semaine de plus, avais confirmé ma présence à une fête quatre jours plus tard et soudain, j'ai 36H pour mettre mes affaires en ordre et partir. Ce n'est vraiment pas la façon idéale de dire au revoir à son pays natal, à ses amis. Mais me voilà, résidente américaine, autorisée à travailler, à ouvrir un compte en banque, prête à me construire une nouvelle vie. Houston n'a qu'à bien se tenir.