Affichage des articles dont le libellé est T'aimes ça toi enseigner ?. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est T'aimes ça toi enseigner ?. Afficher tous les articles

mercredi, décembre 14, 2016

Homecoming week

So it was homecoming week. Pour célébrer l'école et l'esprit qui nous unit tous, profs comme élèves tombent l'uniforme pour adopter un thème vestimentaire différent chaque jour : années 70, super-héros, tenue de nuit... La participation n'est pas obligatoire, mais plusieurs collègues masculins sont tellement contents d'abandonner la cravate qu'ils viendraient en slip de bain s'il le fallait. L'ambiance est joyeuse, colorée. Ca occasionne évidemment des situations assez cocasses. Qui ne s'est jamais retrouvé en kimono à fleurs à aider un gosse de cinquième en pyjama à travailler sur les pronoms, celui-là ne sait pas ce que c'est qu'enseigner. Et mon cher N. a fait tous ses conseils de classe avec un déguisement différent : hippie, superhéros, basketteur... 

Le plus fort, c'est que rien de tout cela ne perturbe les cours. Les gamins ont l'habitude, ça les fait sourire, mais on est là pour bosser. Et puis il y a le prix : à chaque chouette costume, à chaque participation à la décoration d'une salle ou à un tournoi sportif, les élèves gagnent un jeton. A la fin de la semaine, la classe qui a le plus de jetons gagne une journée de desserts gratuits à un food truck local. Il faut savoir que chaque récompense scolaire consiste en gros à distribuer de la bouffe à l'oeil, ce qui choque beaucoup les Français. Il y a quelque chose de stupéfiant dans ce manque d'imagination, ainsi que dans cet aveuglement diététique, nous qui vivons dans le 10e état de l'Union en termes d'obésité (32,4% de la population, quand même).

Le vendredi, on nous avait prévenus qu'il y avait un show à l'américaine, et que c'était à voir, au moins une fois. On n'a pas été déçus : le millier d'élèves que compte l'école était là, de la maternelle au bac, assis dans un gymnase, agitant des pompons dorés et chauffé à blanc par l'excitation. Un lycéen particulièrement intrépide (que nous envions, nous autres Français, cette aisance des Américains à parler en public !) a fait l'animation pendant une heure. On a applaudi les basketteurs et les footballeuses, assisté à un petit spectacle des danseuses, à un concert du jazz band puis de l'orchestre et surtout hurlé « yeah » à chaque fois que l'animateur nous demandait si on était là. Pour finir, des cheerleaders court vêtues ont effectué une petite chorégraphie et utilisé des canons à paillettes, qui sont gracieusement retombées sur la foule en délire. J'étais assez contente de ne pas avoir cours juste après, parce que ramener des cinquièmes à l'étude du roman de chevalerie après ça...


C'est une des grandes forces des écoles et universités américaines, a fortiori privées, cet esprit de communauté, d'appartenance à un groupe éducatif qui inclut parents, personnels, et parfois très anciens élèves. C'est probablement logique, dans un territoire si énorme, où la solidarité nationale ou d'état ne signifie pas grand-chose : on se rabat sur l'identité au sein de l'entreprise, de l'église, de l'école. Les adultes flairent le piège, y voient tout de suite le sceau département Relations Publiques qui cherche à vendre une scolarité chez nous. C'est vrai, et ce n'est pas tout à fait juste à la fois : les gamins semblent vraiment heureux de se sentir des racines, de voir une équipe de profs travaillant en étroite collaboration avec leurs parents, et de vivre des rituels qui marquent les différentes étapes de leur adolescence. Si j'ai des enfants un jour, je serai contente qu'ils grandissent dans cette atmosphère-là.  

samedi, septembre 10, 2016

Here in Texas

On s'y laisserait bien prendre, à ce confort tout américain. Celui du logis, cent mètres carrés, chacun sa salle de bains, frigo gargantuesque, micro-ondes et lave-vaisselle inclus. Celui des toilettes propres partout et du service ultrasympa, même à la pizzeria graisseuse du coin de la rue. A se demander, d'ailleurs, pourquoi la vie parisienne est à ce point dépourvue de ces commodités-là. Celui du tout-bagnole, jamais mouillée jamais rien de lourd à porter en s'esquintant les mains dans les escaliers du métro. Celui enfin des conditions de travail, qui me donnent à la fois l'impression de travailler pour Google et de vivre dans une série type Melrose place.

Melrose place, parce que les petits sont polis, bien coiffés, qu'ils portent un uniforme et qu'ils ont presque tous une piscine à la maison. Quand j'évoque la fréquence du prénom Mustafa en terres orientales (on étudie Les mille et une nuits), un minot de douze ans acquiesce et dit que son chauffeur, en Syrie, s'appelait comme ça. Quand ils ne trouvent pas le livre papier au magasin de l'école, ils me demandent s'ils peuvent amener leur kindle ou leur i-pad en classe la prochaine fois, comme je préfère, ils ont tous les deux.

Google, pour la culture d'entreprise. On est encouragés à donner à l'école, des sous ou du temps pour emmener des gosses au zoo le samedi. Il y a même un jour où porter le tee-shirt au logo de l'école (7,5$) pour montrer notre « pride ». Et l'école nous donne en retour : lunch confectionné par un French chef, cours de langues à prix cassés, pâtisseries pour les meetings et les anniversaires (en gros, plusieurs fois par semaine), book club, amateurs de cuisine du monde qui se retrouvent chaque mois... Les conditions de travail sont très bonnes : jamais plus de vingt gamins (tout gentils) par classe, profusion de technologie, photocopies couleur illimitées, bref de quoi faire pâlir d'envie n'importe quel ex-collègue du 9-3. Et comme chez Google, on bosse beaucoup, fréquemment sous pression.

C'est une autre vie que celle que j'ai menée à Paris, et une autre vie encore que mes quelques mois en Californie. Une vie prise dans la gestion du quotidien, où nous sommes littéralement aspirés par les contraintes matérielles : appart à meubler et vêtements de working girl à acheter, cours à préparer jusque tard le soir. Peu de distractions, parce qu'on ne connaît personne en-dehors de l'école et parce que la ville se couche tôt. Tout cela est provisoire, on le sait bien, mais la toute nouvelle identité qu'on avait réussi à se fabriquer en Californie chancelle à nouveau. Cent fois sur le métier remets ton ouvrage...

La question du sens de ce que l'on fait de soi-même, et du temps qui nous est donné à vivre, se pose aussi différemment. J'avais choisi d'enseigner, parce qu'avec la confiance et la connaissance on déplace des montagnes. J'avais choisi le français, parce que la langue est le véhicule de la pensée, que ce qui ce conçoit aisément s'énonce clairement, qu'au commencement était le verbe, tout ça. Parce qu'elle est la condition d'accès à toutes les autres disciplines, et parce que la littérature est accès à l'Autre, cheminement vers l'empathie. Logiquement, les gamins défavorisés et les migrants s'étaient imposés comme une évidence à mon esprit militant.

Ici, le français n'est qu'une langue étrangère parmi d'autres -et pas la plus facile. Il est outil de distinction sociale, ou refuge d'expatriés auto-ghettoïsés. Les gosses auxquels j'enseigne sont mignons, reconnaissants, et à titre individuel bien sûr qu'un prof peut tout illuminer dans la tête d'un ado, but who am I kidding ? Concrètement, au quotidien, je participe au renforcement des inégalités sociales. Je vous jure que c'est pas facile à avaler comme changement de carrière. Tous les deux, avec mon Américain préféré, on se dit qu'on est des infiltrés, des gauchistes féministes athées végétariens qui feront entendre une voix dissonante à ces petits cerveaux en formation. On sait jamais, s'ils deviennent DRH, politiciens ou traders, ils feront peut-être leur job d'une façon plus humaine. Mais c'est une lutte quotidienne.

J'essaie aussi de me rappeler que le confort matériel n'est pas la clef du bonheur, et qu'il y a sûrement des ados en souffrance psychique parmi nos élèves. Peut-être que le fait d'exister à l'école et d'y être reconnu peut les sauver. Peut-être qu'il y a moyen pour nous de se sentir davantage qu'un employé anonyme payé par des familles-clientes qui veulent des résultats. Only time will tell.

Quand même, wish me luck.

jeudi, mai 29, 2008

Comme vous.

Le matin, on avait travaillé sur la presse, et je leur avais dit que j'avais été journaliste avant. L'après-midi : "Bon, vous prenez vos cahiers de textes/agendas, et vous écrivez que demain je serai absente...
-Madame, la grève c'était hier !
-Je ne suis pas en grève, Soraya, je fais comme vous, je passe des examens !
-Et vous venez nous voir jouer demain soir Madame ?
-Ah non Aurélie, ça aurait été avec plaisir, mais je ne peux pas : je répète pour la pièce que je joue au mois de juin."
Brouhaha :"mais elle fait tout elle!", "putain c'est comme nous", etc. Puis Patricia lève la main :
-"Mais Madame, vous êtes mariée ?
-(Rigolarde) ah non, effectivement je ne suis pas mariée."
Je me retourne, sur un "ah, enfin un petit défaut !" chuchoté dans mon dos. Ouf ! Sa vision du monde était sauve : on ne peut pas à la fois avoir une myriade d'activités ET un amoureux. Là, je ne suis pas du tout sûre qu'elles aient eu envie d'être comme moi dans quinze ans. Et je suis sortie avec un sourire doux-amer...

lundi, février 11, 2008

C'est important, le symbole.

-10 000 postes dans l'Education nationale à la rentrée prochaine*.
+ 4000 postes de flics dans les "quartiers" pour le plan banlieue.
Le message est vraiment subtil. Apparemment, parmi les fonctionnaires, les feignasses surpayées et improductives ce sont les conducteurs de train et les profs, pas les CRS.
Certes, c'est long, ça coûte cher, et on n'est pas sûr de réussir, quand on tente d'enseigner auprès de petits "sauvageons". Mais il n'y a que les combats l'on ne livre pas qui sont perdus. A faire le pari de l'ignorance et de la force pour la mater, on est plus assuré de son coup : les gamins qui écoutent Bach dans la voiture de Papa à six ans s'en sortiront toujours. Au pire, si ce ne sont pas des foudres de guerre, il y a les cours privés et les boîtes à bac. Celui qui, depuis la maternelle, va à l'école au pied de sa cité n'aura qu'à grossir les rangs des travailleurs manuels. Et qu'y peut-on si personne n'embauche les Mohammed qui viennent de Clichy-sous-bois ni les Fatoumata de Trappes. Egalité des chances mon cul.
*Qu'on ne vienne pas me parler baisse démographique. Les syndicats estiment qu'il y aura cette année une remontée 20 000 élèves dans le secondaire, parfaitement prévisible à partir des effectifs du primaire. De plus il n'y a pas que des postes de profs mais d'aides-éducateurs, de CPE et d'assistants d'éducation qui sautent, c'est-à-dire tous ces gens qui nous permettent de sanctionner et remettre sur les rails les élèves absentéistes, décrocheurs, insolents, violents, etc. Ceux qui font en sorte que les couloirs restent silencieux quand on enseigne, que la cour ne se transforme pas en ring, que les parents soient informés des errements de leurs enfants... Bref des collègues précieux.

mercredi, janvier 23, 2008

J'ai raté ma vocation de tribun

Soucieuse d'effacer l'exemple peu glorieux de la non-lecture de la lettre de Guy Môquet, j'ai ce matin entrepris d'expliquer posément à mes élèves pourquoi je vais faire grève demain.
MOI -Tout d'abord, en ces temps où on parle beaucoup de pouvoir d'achat (hochements de tête dans l'assistance), sachez que celui des fonctionnaires, et des profs en particulier, ne cesse de dégringoler depuis trente ans. Depuis l'an 2000, nous avons déjà perdu 7%.
NATHALIE-Vous avez raison Madame !
JESSICA- Ouais ! Révolution !
MOI-Ensuite, nous protestons contre les suppressions de poste ; rien que sur notre académie, 637 postes de profs en collège et lycée seront supprimés à la rentrée prochaine. Vous êtes déjà trente par classe, et c'est beaucoup ("Ha oui!" dans l'assistance). Si on arrive à 35, voire 40, moi je ne sais pas comment je fais pour avoir toute l'attention nécessaire pour aider les élèves en difficulté.
DESIREE-Et puis Madame, ça vous fait travailler plus, vous ?
MOI-Oui, en quelque sorte, avec les corrections, les conseils de classe et les réunions avec les parents. Et ce sera plus difficile du point de vue des conditions d'enseignement aussi.
DESIREE-(Toute contente de sa formule) Alors c'est travailler plus pour gagner moins !
Qui a dit qu'il fallait désespérer des jeunes du 9-3 ?

vendredi, janvier 18, 2008

Rien n'est jamais acquis à l'homme

Le décor : ma classe pourrie, particulièrement pourrie depuis le retour des vacances.
La consigne : imaginez un court dialogue dans lequel vous ferez apparaître le comique de mots.
Jeux de mots, rimes, accents à couper au couteau, blagues, j'avais prévu de ne pas être difficile. Le premier demi-groupe se lance dans la tâche avec l'enthousiasme des jeunes chiens fous : "Eh madame ! Si je mets ça... Non, attendez, venez voir plutôt, ils vont me piquer mon idée." Ca commence bien. A la correction, Joris nous lit son dialogue :
"_Oh ! Quel joli chat siamois !
_Oui, ce chat si à moi, on n'y touche pas."
La classe se marre, je félicite le jeune auteur, tout content.
Demi-groupe B. Entrent en faisant les cons. J'expose la consigne, tout bien pareil, et je rebondis sur le cours précédent pour leur expliquer en détail :
"_Alors tout à l'heure, dans le demi-groupe A, y'a un élève qui a fait un jeu de mots avec "ce chat siamois" et "ce chat c'est à moi", c'est très bien, c'est tout à fait le genre de choses que vous pouvez écrire...
_Oha Madame, comment c'est pas drôle !
_Ouais c'est qui le bouffon qu'a écrit ça, on va se foutre de lui à la récré !
_Je parie que c'est Abdel, il écrit toujours des trucs pourris lui !"
Cent fois répète-toi bien ça, ma grande : en enseignement, rien n'est jamais acquis...

lundi, octobre 22, 2007

Guy Môquet toi-même

"Je ne suis pas prof d'histoire-géo, ce n'est pas à moi qu'il revient de vous lire la lettre d'un résistant". Voilà de quelle manière, un peu honteuse, j'ai botté en touche face aux questions de mes élèves ce matin. Il est vrai que je n'ai pas imaginé une seconde qu'on me demanderait ça à moi, et qu'il seraient si impatients de connaître ce fameux texte dont tout le monde parlait. J'aurais été maligne, j'aurais prévu un refus argumenté.
Tout d'abord, je suis assez mal à l'aise quand le politique tente de réécrire l'histoire. De rôle positif de la colonisation en militant communiste subitement devenu pur symbole consensuel, y'a de quoi se méfier. Les programmes scolaires sont habituellement élaborés par un comité de spécialistes qui savent hiérarchiser les savoirs entre eux et dégager des événements d'ordre symbolique. En français, il nous contraignent à enseigner un objet d'étude donné, comme "l'autobiographie" ou "la poésie". Jamais au grand jamais ne nous impose-t-on un auteur censé être plus représentatif, ou de plus grande valeur, ou suscitant une émotion plus propice à former un citoyen conforme.
Justement, ça aussi c'est gênant. Mes collègues historiens tiennent beaucoup, et ils ont raison, à la démarche rationnelle, documentée, minutieuse qui est la leur. Si on peut reconnaître une valeur exemplaire à l'exécution du jeune Guy Môquet, sa lettre ne nous apprend rien : elle se contente de faire pleurer les présidents de la République, et perdre les rugbymen. Or la démarche compassionnelle est aux antipodes exactes de la démarche réflexive et analytique. Exalter la pitié, c'est séduire ou révolter, mais ce n'est pas développer l'esprit critique.
C'est d'ailleurs ça que j'enseigne, moi : reconnaître les divers types d'argumentation, et les mécanismes auxquels ils font appel. L'émotion, la raison, le libre-arbitre du lecteur à qui l'on présente deux avis possibles, la perception visuelle lorsqu'il s'agit de publicité, et le type de manipulation induite sur le destinataire.
...un peu comme dans les discours politiques simplistes, quoi.

vendredi, septembre 28, 2007

La quinzième dimension, au moins

Je suis larguée. J'avoue. Ma classe de première techno - à laquelle je ferai désormais référence sous le vocable "ma classe pourrie" - est remplie d'individus obéissant à des comportements qui me sont complètements inconnus. Chaque matin, je plonge dans la quinzième dimension. Au moins.
Le vendredi, je vois mes terreurs en demi-groupes. Ca doit normalement mieux se passer. Sauf que. La première fournée décide que le français, elle aime pas ça pis elle est nulle, d'abord. Donc elle n'en foutra pas une, je suis prévenue. Pas décidée à vivre une heure à couteaux tirés, je les laisse s'exprimer. Quels sont les problèmes ? "Vous donnez trop de travail". J'apprends que certains ont des jobs le samedi matin, d'autres quatre petits frères à border le soir. "Vous êtes trop stricte." "Vous avez des petits chouchous". Ah tiens. Moi qui cherche à les traiter de la manière la plus égalitaire qui soit, j'ai négligé la part de l'affectif chez mes petits caïds.
Le deuxième groupe arrive tout énervé, bruyant, je mets cinq minutes à les faire asseoir. Des regards agressifs, des mots murmurés à voix basse. Cours sur la prise de notes. Je dicte un énoncé, à eux de le réduire au maximum. En manière de défi, je dis "pas plus de quinze mots." Et en trois minutes, les voilà tous à se tortiller sur leur chaise pour que je les interroge. "Moi, moi, madame !" J'ai été brutalement propulsée en classe de sixième, une faille dans l'espace-temps, je sais pas. D'ailleurs Jonathan, collé pour travail non fait, quittera la classe en me disant : "Eh bien ça y est madame, je les ferai plus jamais vos devoirs." Na.
J'en ressors plus déboussolée que jamais. En voyant un grand escogriffe tenter d'arracher un téléphone portable à une jeune femme devant moi, en plein jour, juste à la sortie du lycée, je me dis que décidément, je ne sais rien du monde dans lequel ils vivent. Pas plus matériellement que psychologiquement.
Mais tâcher de le comprendre est passionnant. Je tiendrai bon !

jeudi, mars 15, 2007

The art of yelling

Mon métier, c'est quand même largement hurler sur des mômes. Je vous jure que j'aimerais mieux pas, mais il est des constats aussi fatals que décourageants. On se croit grand passeur de sens, on n'est qu'égosilleur à tous vents.

Personne, je pense, n'entre dans la carrière d'enseignant avec l'envie de beugler sur tout un tas d'élèves réfractaires. On s'imagine tous prêcher devant un auditoire fasciné, professeur préféré des gamins, capitaine ô mon capitaine. Que je te manierai l'ado différemment, que je te refuse de jouer les petits caporals fascistes.
Tu parles.

D'abord, la douceur et la compréhension, ça ne nous vaut rien. Ou alors si, quelques tentatives d'arnaque style "j'ai pas pu faire mes devoirs, mon chien a avalé tous les crayons de la maison". Ensuite, le coup de gueule inopiné, ça marche. C'est assez peu glorieux pour la nature humaine, mais c'est vrai : on a tendance à se faire tout petit devant le hurleur. Et à ce jeu-là, je crains pas grand-monde.

Le truc, c'est qu'on n'a pas tout le temps l'envie de piquer une crise de nerfs. C'est fatigant, ça fait devenir tout rouge. En plus, il paraît que ça nous enlève des heures de vie. Alors j'ai trouvé l'astuce : comme dans mes cours de théâtre, je fais appel au souvenir d'une colère. Je joue la prof excédée. Hausser le ton, augmenter le débit, regarder droit dans les yeux, faire quelques moulinets dans les airs. Et les gamins s'y trompent, grands nigauds qu'ils sont.

Le seul détail que je n'ai pas réussi à régler, c'est que je fais pareil dans ma vie privée. J'ai dû faire sauter une inhibition, je sais pas. Mais j'ai remarqué que mes copains faisaient la tronche quand je leur disais : "Oh la, Machin, tu te tais et tu m'écoutes !"
Comme quoi, sont bien délicats.

mercredi, mars 07, 2007

Ah, ils m'avaient manqué

10h48 : "Madame, vous avez dit qu'on faisait les questions 3 et 10 ou bien les questions de 3 à 10 ?"
13h 36 : "Madame, comment ça s'appelle déjà, les paradis là, dans lesquels ils vont les poètes qui fument de l'opium?"
14h16 : dans un exercice où il s'agissait d'assortir des noms comme "liste, sentence, excuses" à des verbes comme "dresser, prononcer, présenter", Grégory a réussi à me pondre l'association "jouir ensemble". Sic, et avec la plus jolie candeur qui soit.
Parfois je me demande ce qu'ils racontent à leurs parents de leurs journées de cours.

samedi, janvier 13, 2007

C'est couillon, un élève

Jason, mon petit Jason, toi qui tournes à 6 de moyenne depuis le début de l'année, penses-tu un instant que je vais croire que tu as imaginé seul une phrase telle que :
"ce rapport objectivité/subjectivité ne se résume-t-il pas finalement dans la balance entre entre le travail de rétrospection (regard en arrière sur les faits passés) et le travail d'introspection (observation méthodique de l'auteur sur sa vie intérieure) de l'auteur ?"

vendredi, novembre 24, 2006

Un gamin passablement paumé

C'est un ado comme tant d'autres : le visage emboutonné, la voix étonnament grave pour son gabarit de crevette, les allures gauches de celui qui veut se donner de l'allure. Depuis le début de l'année, il me gonfle d'à peu près toutes les manières possibles : devoirs bâclés, bavardages, vocabulaire grossier (mais pas agressif), clowneries à la limite de l'insolence, asticotage systématique des filles qui veulent bosser. Je l'ai déjà collé une heure, l'ai retenu une autre heure où il n'avait pas cours, et donné moult devoirs supplémentaires. Il est abonné au premier rang pour l'année et le prof principal a déjà vu ses parents deux fois. On commence à être à bout d'arguments.
Aujourd'hui, je le reprends machinalement trois ou quatre fois, comme d'habitude. "Nicolas, tu arrêtes tes grimaces et tu suis pendant la lecture du texte." "Nicolas, au lieu de ricaner bêtement avec ton voisin, tu pourrais peut-être répondre aux questions ?" "Nicolas tu m'énerves, tu me donnes la trousse de Cécile que tu es en train d'entourer de scotch." Ai-je précisé qu'il s'agissait d'une classe de seconde ?
Bref, à la fin de l'heure, je demande à lui parler. C'est la quatrième fois dans ma matière, et le premier trimestre n'est pas fini. Je soupire. Il prend les devants et s'excuse. Je lui dis qu'il n'est plus temps. Il me dit qu'il sait, qu'il n'arrive pas à s'en empêcher, et qu'il risque l'expulsion à force de bêtises. Je le secoue : c'est bien trop facile de baisser les bras, c'est maintenant qu'il faut montrer de quoi il est capable. Il baisse la tête. "Je n'ai pas envie d'aller ailleurs, moi, madame. Après coup, je sais que c'est idiot, que j'embête tout le monde, mais quand je suis dedans, j'arrive pas à réfléchir. Même pour mon avenir c'est bête."
Son avenir... creusons un peu le sujet. "Tu sais pourquoi tu es là, Nicolas ? Ce que tu veux faire plus tard ?" "Ben justement, je voulais être prof de sport, mais comme j'ai appris qu'il y avait zéro poste pour tout le département cette année..."Ah. On tient un truc. "Mais tu sais qu'il existe d'autres voies que l'éducation nationale ? Educateur sportif, professeur dans une association...?" "Oui, ou je me disais pompier." "Bien, ça, pompier ! Pourquoi tu n'irais pas voir un conseiller d'orientation ? Il te parlerait des formations, de la réalité du métier...." "Oui, me coupe-t-il, j'ai déjà un dictionnaire des métiers à la maison, j'irai après." "Ou en même temps. Le dialogue, tu sais, c'est toujours mieux : tu pourras poser des questions, par exemple." "D'accord, je le ferai cet après-midi. Au revoir, madame. Et merci."
Faut pas croire que je me leurre. Je ne suis pas du tout persuadée que la conseillère du lycée entende jamais parler de Nicolas et de son projet d'être pompier. Je le relancerai, à tout hasard. Mais j'y crois peu. Dans trois mois, il voudra être vétérinaire. Ou vendeur de BMX. Il n'empêche, Nicolas, qui a des lignes à copier depuis qu'il sait écrire, et qui est collé tous les mercredis après-midis jusqu'à Noël, m'a véritablement parlé. Il semble avoir conscience qu'il s'identifie à ce rôle de bouffon, ne sait pas en sortir. Oui, c'est affreusement immodeste, mais peut-être qu'un prof qui vous écoute et vous fait confiance peut vous sortir de ça. Peut-être que je peux être ça. En tout cas je ne perds rien à essayer. Ou quinze petites minutes que, de toutes façons, j'aurais passées à râler dans le bus.
PS : J'ai découvert une fonction "banque de données" dans le logiciel de saisie des appréciations aujourd'hui. En clair, un prof peut élaborer quatre ou cinq commentaires différents, du style "peut mieux faire" ou "excellent travail", et les copier/coller sur tous les bulletins de note. Ca laisse rêveur...

jeudi, novembre 16, 2006

Ode au professorat

Quatorze heures trente, un cours de français de première scientifique, quelque part en région parisienne. Objet d'étude : le biographique. Support choisi par le professeur (moi) : Garçon manqué, de Nina Bouraoui. "De mère française. De père algérien. Je sais les odeurs, les sons, les couleurs. C'est une richesse. C'est une pauvreté. Ne pas choisir c'est être dans l'errance." Rapidement, une ambiance de classe différente, une écoute de meilleure qualité que d'habitude. Je me dis que ça doit être normal, quand on parle de recherche d'identité à des ados en plein questionnement. Je ne m'en étonne donc pas, et continue. "Prenez une feuille. Dans un texte d'une dizaine de lignes, vous imaginerez un récit autobiographique reprenant une séparation très forte entre deux identités, à la manière de Nina Nouraoui." Trente minutes, j'en ramasse dix. Au boulot.

Je remplis le cahier de textes, me promène dans les rangs pour vérifier que ceux du fond bossent aussi, réponds à quelques questions posées au vol. "Madame, j'ai fini." Je m'approche et prends la copie d'Hannah. J'y remarque très vite des fautes d'accord. "Dis-moi, ton personnage est masculin ou féminin ? Ce n'est pas très clair." "Féminin. C'est moi, madame, c'est vrai. C'est ma vie." Hannah, petite métisse de seize ans, excellente élève, écrit : "Je suis algérienne. Je suis française. J'aime la douceur de l'Algérie. En France je dois faire mes preuves. On essaie de choisir pour moi. Mais je suis les deux, c'est une chance, et je défie quiconque de me dire le contraire."
Plus loin, Luigi rédige un texte qui commence ainsi : "De parents italiens. Je suis né en France. De nom, d'origine, de culture italiens. Je vis malheureusement en France dans un pays qui n'est pas le mien. Maintenant il est trop tard, mes parents ont fait leur choix et nous devons rester jusqu'à leur retraite. Heureusement les vacances scolaires me permettent de soulager cette souffrance." Jason, lui, parle de son père musulman et de sa mère juive. Emilie du choix impossible entre ses deux parents, divorcés. Thomas de son désir de suivre une autre filière, et de l'orientation stratégique en première S. Il est clair qu'ils ont peu inventé, et que les personnages décrits leur ressemblent fort.

Comment évaluer ce travail de création qui n'en est pas ? Leur renvoyer leurs fautes d'orthographes et leur maladresses de style à la figure, quand ils confient leurs doutes intimes ? Le moment est émouvant; certains sont à fleur de peau en lisant leur texte, d'autres se font tout petits pour que je ne les interroge pas. Tous sont extrêmement attentifs aux réactions de la classe, et m'adressent un regard craintif à la fin de la lecture. Je remballe mes commentaires si facilement sarcastiques d'habitude, et félicite la plupart, sinon pour la forme, au moins pour l'idée. Ce n'est même pas hypocrisie de ma part : c'est réellement bien.

Sur les dix copies lues dans le bus, je trouverai aussi des sujets d'invention plus classiques : des personnages nés en 1943 de père juif et de mère chrétienne en Allemagne, des fils de boulanger qu'on veut forcer à reprendre la boutique paternelle alors qu'ils souhaiteraient être comédiens, etc. Pour un peu, j'en serais déçue...
Il est bon que parfois, au milieu des structures syntaxiques, des éléments de versification et des champs lexicaux, jaillisse un peu d'émotion brute. Si la littérature vaut jamais quelque chose à leurs yeux, c'est bien cela.