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jeudi, octobre 09, 2014

Lampedusa express


Ce matin, en ouvrant la radio
Des corps repêchés dans la Méditerranée
Devant ma tasse de thé du matin.
Drames de l’immigration
Qui s’empilent
On est devenus fatalistes, en Occident.
Ils meurent par milliers, nous le savons.
Ils nous arrivent déshydratés, terrifiés, orphelins
(Quand ils nous arrivent)
Ils seront par la suite exploités, mal logés, affamés
Pour les plus chanceux.
Les autres seront – ahem – reconduits au pays, à la frontière
Parfois au cimetière
Les accidents, ça arrive
A base de chiffons pressés sur la bouche, ou enfoncés dans la gorge.

Comment fait-on pour se cacher yeux, oreilles, nez
Quand on habite Lampedusa
Ou n’importe quelle autre partie du monde
On dirait que la culpabilité est devenue partie inhérente de l’humaine condition
De la condition de l’humain bien nourri
On a surtout eu de la chance
En ne naissant ni sous les bombes ni dans le désert
Et on le sait bien.

Comment veux-tu les blâmer ?
De fuir la guerre civile, les persécutions
Ou même simplement la faim.
Cette faim dont je ne saurai jamais la première douleur
Je ne peux qu’imaginer
La peur de tomber à l’eau
Au moindre ressac
Et qui dit tomber dit se noyer.
L’eau dans les poumons, l’océan pour sépulture
Pas de funérailles, pas de famille, pas de terre de nos ancêtres
Dormir à vingt sur une barcasse qui ne devrait pas accepter plus de cinq hommes
Et la faim
Et la soif, intense
Et la peur que ton bébé s’en aille mourir dans tes bras avant que tu aies touché terre
Avant que tu aies pu avoir un lait assez riche pour qu’il arrête de maigrir
Et que tu aies pu le nettoyer correctement.
Jamais je ne pourrai faire autre chose qu’imaginer.
Où que j’aille, Egypte, Mexique, Sénégal, je serai blanche.
Je serai éduquée.
Privilégiée
Et laissée à la seule faculté d’imaginer le quotidien des autres.

On me dit : tu as une vision romantique de la situation.
On me dit : ben oui, mais qu’est-ce qu’on peut bien faire ?
L’Occident n’a pas de solution pour eux. Il est épuisé de soutenir son propre peuple et le welfare state n’a plus vraiment le vent en poupe, ces temps-ci.
Accueillir, soigner, financer des gens qui ne sont même pas d’ici ?
Bien sûr qu’être humain n’a ni couleur ni race ni religion
Mais je te rappelle qu’il y a des Allemands, des Italiens, des Français qui crèvent de faim sur nos trottoirs.
Occupons-nous déjà de ceux-là, tu ne crois pas ?

La plus simple humanité demande tant d’énergie.

Hier, alors que j’aidais un jeune Tamoul à remplir un formulaire pour les aides sociales
-le septième de ma classe qui compte douze élèves-
Je me suis dit, Ca doit coûter cher à la France, surtout en période de crise.
Je ne m’étais jamais préoccupée de cet aspect des choses auparavant
Je n’avais jamais éprouvé le besoin d’être raisonnable, rigoureuse, austère.
J’avais toujours refusé d’envisager cette question autrement que sous l’angle humain.
Si moi, la gauchiste altermondialiste qui lutte pour les droits des migrants depuis 7 ans
Je me mets à penser ainsi
Que pense la majorité des Français ?
Celle qui vote massivement UMP dès qu’elle en a l’occasion
Celle qui se choisit çà et là des maires Front National ?
Le racisme insidieux
Le « Eux contre Nous », le « c’est Eux ou Nous »
Le « Moi aussi j’ai des idéaux, mais nous n’en avons plus les moyens »
La vision comptable et étriquée de l’existence
Ont gagné tant de terrain.
Sans même qu’on s’en rende compte

Cela infuse malgré nous.
Je suis triste et j'ai peur.
Ceci est un cri de détresse.

mercredi, juillet 15, 2009

Du danger du rap macho et imbécile

Un peu comme tout le monde, c'est à la lumière de la récente actualité que j'ai découvert le rappeur normand Orelsan, déprogrammé sauvagement des Francofolies de la Rochelle pour mots violents envers la gent féminine. J'ai donc eu la curiosité d'aller lire ses textes (et non pas le seul "Sale p**e" qui fait tant de bruit). Je passerai sur ma répulsion pour ce narcissisme éhonté et l'utilisation d'une langue française aux 300 mots de vocabulaire ; le fond de ses textes est une horreur sans cesse renouvelée. Je le dis, l'affirme, même s'il ne chante plus la chanson incriminée en public, les propos d'Orelsan sont dangereux. Petite explication de texte(s) :
1. Ce jeune homme assimile la femme à sa propriété. Avant je t'aimais, maintenant je rêve de te voir imprimer mes empreintes digitales. T'es une sale catin. ("Sale p**e"). Il est dit plus haut dans la chanson que la petite amie du rappeur l'a trompé avec un autre homme. Donc, automatiquement, elle déchoit au rang de "pute" et mérite d'être frappée. Rappelons tout de même que ni le désamour, ni l'infidélité ne sont choses illégales : on peut certes s'y opposer d'un point de vue moral. Mais en rien cette jeune femme ne mérite d'être dégradée, et punie par la violence physique pour son geste. C'est très important : la rhétorique post-ado d'Orelsan justifie l'injustifiable. Les amoureux déçus qui brûlent le visage de leur ex-copine, dans nos cités ou au Pakistan, ne disent pas autre chose.
2. L'acte sexuel est dégradant pour une femme. On compte pas moins de 4 occurrences du mot "sucer" dans la chanson "Sale p**e", toutes pour rabaisser celle qui jadis fut aimée du poète (la veinarde), ainsi que les charmantes expressions "t'es bonne qu'à te faire péter le rectum", mais aussi "j'aime pas celles qui avalent, j'aime celles qui font des gargarismes" ou "je te tèje la veille et je te rebaise le lendemain, suce ma bite pour la Saint-Valentin" ("Saint-Valentin"). Bien. La fellation, intégrale ou non, la sodomie et même la simple pénétration sont donc des actes capables de faire déchoir une femme, de la faire passer pour une "pute" si cela se sait. Mais aussi des actes désirés par le mâle tout-puissant : il s'agit alors de leurrer la jeune fille en lui faisant croire qu'on l'aime ("Saint-Valentin"), ou de sacrifier des femmes à cette fonction, celle de "chienne". Le désir du mâle est légitime, glorifiant, celui de la femme est honteux, déshonorant. Là encore, on peut se demander où est la différence avec les ignobles machos qui offrent leur proie en tournante à leurs copains.
3. Dernier point, la normalisation de la violence faite aux femmes. Dans la désormais célèbre "sale p**e", ce jeune homme crie sa déception, sa jalousie dévorante, sa haine. Son dépit amoureux a dû être violent, certes, et chacun comprendra qu'on se laisse parfois aller à de telles pensées. On veut que celui qui nous fait souffrir souffre à son tour : c'est pas très glorieux, mais humain. Le problème, c'est lorsqu'on rend ces propos publics, qu'on les diffuse en concert, sur internet : là, ce n'est plus une horreur qui nous a échappé dans la colère, mais des paroles qu'on assume. Ca signifie qu'il est ok d'avoir envie de "déboîter la mâchoire" d'une femme ou de dire qu'elle "mérite [sa] place à l'abattoir". Ce n'est plus une pensée honteuse qu'il faut réprimer, c'est un propos qui a toute sa place au milieu d'un festival musical grand public.
Qu'on remplace un instant le mot "femme" par "Noir" ou "juif" : ces mots deviendront isnoutenables à beaucoup. Les associations de lutte féministe sont-elles si chétives, ou si peu entendues des médias, pour que l'on laisse passer telle horreur ? Tant que l'on permettra la tenue publique, et applaudie, de telles phrases, on pourra dépenser des milliards en prévention contre le violence morale, et physique, faite aux femmes.

lundi, février 11, 2008

C'est important, le symbole.

-10 000 postes dans l'Education nationale à la rentrée prochaine*.
+ 4000 postes de flics dans les "quartiers" pour le plan banlieue.
Le message est vraiment subtil. Apparemment, parmi les fonctionnaires, les feignasses surpayées et improductives ce sont les conducteurs de train et les profs, pas les CRS.
Certes, c'est long, ça coûte cher, et on n'est pas sûr de réussir, quand on tente d'enseigner auprès de petits "sauvageons". Mais il n'y a que les combats l'on ne livre pas qui sont perdus. A faire le pari de l'ignorance et de la force pour la mater, on est plus assuré de son coup : les gamins qui écoutent Bach dans la voiture de Papa à six ans s'en sortiront toujours. Au pire, si ce ne sont pas des foudres de guerre, il y a les cours privés et les boîtes à bac. Celui qui, depuis la maternelle, va à l'école au pied de sa cité n'aura qu'à grossir les rangs des travailleurs manuels. Et qu'y peut-on si personne n'embauche les Mohammed qui viennent de Clichy-sous-bois ni les Fatoumata de Trappes. Egalité des chances mon cul.
*Qu'on ne vienne pas me parler baisse démographique. Les syndicats estiment qu'il y aura cette année une remontée 20 000 élèves dans le secondaire, parfaitement prévisible à partir des effectifs du primaire. De plus il n'y a pas que des postes de profs mais d'aides-éducateurs, de CPE et d'assistants d'éducation qui sautent, c'est-à-dire tous ces gens qui nous permettent de sanctionner et remettre sur les rails les élèves absentéistes, décrocheurs, insolents, violents, etc. Ceux qui font en sorte que les couloirs restent silencieux quand on enseigne, que la cour ne se transforme pas en ring, que les parents soient informés des errements de leurs enfants... Bref des collègues précieux.

lundi, octobre 22, 2007

Guy Môquet toi-même

"Je ne suis pas prof d'histoire-géo, ce n'est pas à moi qu'il revient de vous lire la lettre d'un résistant". Voilà de quelle manière, un peu honteuse, j'ai botté en touche face aux questions de mes élèves ce matin. Il est vrai que je n'ai pas imaginé une seconde qu'on me demanderait ça à moi, et qu'il seraient si impatients de connaître ce fameux texte dont tout le monde parlait. J'aurais été maligne, j'aurais prévu un refus argumenté.
Tout d'abord, je suis assez mal à l'aise quand le politique tente de réécrire l'histoire. De rôle positif de la colonisation en militant communiste subitement devenu pur symbole consensuel, y'a de quoi se méfier. Les programmes scolaires sont habituellement élaborés par un comité de spécialistes qui savent hiérarchiser les savoirs entre eux et dégager des événements d'ordre symbolique. En français, il nous contraignent à enseigner un objet d'étude donné, comme "l'autobiographie" ou "la poésie". Jamais au grand jamais ne nous impose-t-on un auteur censé être plus représentatif, ou de plus grande valeur, ou suscitant une émotion plus propice à former un citoyen conforme.
Justement, ça aussi c'est gênant. Mes collègues historiens tiennent beaucoup, et ils ont raison, à la démarche rationnelle, documentée, minutieuse qui est la leur. Si on peut reconnaître une valeur exemplaire à l'exécution du jeune Guy Môquet, sa lettre ne nous apprend rien : elle se contente de faire pleurer les présidents de la République, et perdre les rugbymen. Or la démarche compassionnelle est aux antipodes exactes de la démarche réflexive et analytique. Exalter la pitié, c'est séduire ou révolter, mais ce n'est pas développer l'esprit critique.
C'est d'ailleurs ça que j'enseigne, moi : reconnaître les divers types d'argumentation, et les mécanismes auxquels ils font appel. L'émotion, la raison, le libre-arbitre du lecteur à qui l'on présente deux avis possibles, la perception visuelle lorsqu'il s'agit de publicité, et le type de manipulation induite sur le destinataire.
...un peu comme dans les discours politiques simplistes, quoi.

vendredi, août 10, 2007

J'aurais pas pu être juge

C'est un endroit où le commun des mortels ne mettra jamais les pieds, s'il a un tant soit peu de chance et une bonne étoile à remercier.
Un endroit immense et effrayant. Un endroit libre pourtant.
C'est un endroit où pénètre en revanche toute la misère du monde, en jogging, en dreadlocks ou tee-shirt de hard-rock : la 23e chambre correctionnelle de Paris.
Toute la misère de la terre, yep. Y'en a pas beaucoup, dans le lot, à être français. La plupart ont des noms d'emprunt, des identités mulitples, voire la nationalité qui change au fur et à mesure des interpellations. Vieux truc de clandestin : s'ils savent pas d'où vous êtes, ils peuvent pas vous ramener en charter.
Cet après-midi, il n'y a que des hommes à comparaître sous les ors de la République. Sans papiers, sans famille et sans avenir, parfois sans grande jugeote, faut bien l'avouer. Les avocats semblent bien jeunes et hésitants : commis d'office ? Après tout, c'est le mois d'août, la plupart des affaires sont des comparutions immédiates, je suppose qu'il n'y a là rien d'étonnant.
Le premier prévenu est pakistanais. Contrôlé alors qu'il conduisait sans permis français, et sans titre de séjour, non plus. C'est pas la première fois : mais il a épousé une Française et est père de deux petits Français, il n'a guère envie de rentrer en Asie. De nouvelles démarches devraient lui permettre de vivre ici régulièrement. Il dit que personne ne lui avait expliqué.
Suivent deux jeunes hommes soupçonnés d'avoir volé des objets à des particuliers. Les deux demandent à être jugés tout de suite : impossible, les victimes n'ont pas pu être prévenues, et elles ont des droits inaliénables. L'un, déjà connu des services judiciaires et sans-papiers, sera placé en détention en attendant. L'autre, jeune papa vivant en foyer d'insertion, demande à ce qu'on le laisse repartir. Mais on n'arrive pas à se procurer son casier judiciaire, alors même qu'on a sa pièce d'identité. Bizarre... L'un des avocats s'énerve : "A quoi sert de leur demander s'ils souhaitent être jugés immédiatement ? Ce n'est presque jamais faisable ! Et pourquoi ? Les services de Mme le Procureur ont appelé les victimes. C'était occupé, disent-ils ! On peut s'étonner d'un tel manque de diligence, qui conduira ces jeunes hommes à dormir en prison !" Point taken.
Il y a aura ensuite un jeune Black athlétique déjà emprisonné pour une autre affaire, pris à la sortie du parloir avec de la drogue qu'il s'est fait remettre par son frère handicapé mental. Pas pour son usage propre, jure-t-il. Et il n'avait pas l'intention de mêler son frère à tout ça. La procureure semble dubitative, le cuisine. La prof de français en moi s'agace : pourquoi la "portion de cannabis" de la juge se transforme-t-elle en "barrette de shit" quand on s'adresse aux prévenus ? Pourquoi le ton sec bêtifiant pour eux, et le vocabulaire châtié entre gens du même monde ? La mère et la soeur se serrent sur les bancs, inquiètes. Puis vient un Egyptien sans-papiers ayant outragé un agent RATP. Un gitan voleur compulsif de perceuse sur chantier. On finit par se dire que c'est décidément triste, la pauvreté. Toutes les histoires se ressemblent.

Mes yeux fatigués de lucky white girl se réveillent quand je vois apparaître un certain Tom. Blanc, soigné, dûment identifié, c'est sûr qu'il détonne. Tom a des problèmes d'alcool. Il a suivi, volontairement, une cure de désintox il y a quelques mois. Mais la semaine dernière, il a pété un plomb et bu à l'excès, et cassé la gueule de trois passagers du métro dans la foulée. "J'avais perdu ma grand-mère, et c'est quelque chose que j'ai énormément de mal à accepter", dit-il pour s'expliquer. Putain, le coup de la brute au grand coeur. Je me sens idiotement fondre. Pourtant je sais que ça n'a rien de glamour, un exploseur d'arcade sourcillière. Mais que voulez-vous... Aye, j'aurais pas pu être juge.

Je m'esquive avant la fin, n'ayant pas de verdict à attendre. Je me dis que quelque part, ces gens-là et moi faisons un peu le même métier : donner une seconde chance, ou punir, en misant sur des lendemains plus avisés. Même ingratitude de la tâche, même droiture conférée par la position et, j'ose l'espérer, même foi en la perfectibilité humaine.

mercredi, mai 09, 2007

La France qui se couche tard

J+3. La gueule de bois de lundi matin s'est doucement estompée.
On avait beau s'en douter depuis quelques jours, ça fait toujours mal.
A se demander si, finalement, laisser le peuple décider par lui-même se justifie bien. On regarde avec suspicion les gens dans le métro : vingt-six passagers. Là-dessus, y'en a environ douze qui ont voté Sarko. Ces douze-là se foutent de ses liens privilégiés avec les médias et les milieux d'affaires (Mais non Silvio, c'est pas de toi que je cause), de ses rafles de sans-papiers à la sortie d'écoles ou lors de distribution de nourriture, de sa volonté de dépister la délinquance, forcément génétique, dès la maternelle. Voire, y'en a que ça rassure ou réjouit. Ca fait pas envie.
J'ai terminé cette campagne beaucoup plus enthousiaste que je ne l'avais commencée. J'ai même voté par conviction, et pas par pure loyauté ou anti-sarkozysme primaire. D'abord, c'est vrai, Ségolène, son goût prononcé pour la notion de famille, les relents d'ordre moral de ses discours, me déplaisaient franchement. Je trouvais son tour de France des discussions un brin démago, et son absence de programme me gênait sérieusement. Et puis insensiblement, depuis février, elle m'a convaincue. Parce qu'elle prônait une vraie politique de gauche, que ses discours ne manquaient pas de panache. Et parce qu'en tant que femme, elle s'en est tant pris dans la poire que, forcément, elle m'est devenue sympathique.
Je ne reviendrai pas sur les "Qui va garder les enfants ?" et leurs variations provenant de son propre camp. Leur sombre crétinerie parle d'elle-même. Mais l'étiquette d'"incompétente" qui lui a collé au tailleur pendant toute la campagne me paraît beaucoup plus choquante. Parce qu'elle n'était souvent assortie d'aucun argument concret, parce que personne ne croit sérieusement qu'un président sache tout sur tout et gouverne sans conseillers techniques, et parce que l'on n'a jamais acollé cet adjectif à son adversaire, qui pourtant nous aura largement abreuvé en inepties.
Alors, macho, la France ? On craignait que DSK ne soit pas élu parce qu'il est juif. On a aussi expliqué la défaite de Jospin en 2002 par son protestantisme. Aucun Noir ou Maghrébin ne s'est encore risqué à briguer la magistrature suprême, mais il y a fort à parier qu'il serait bien reçu. Ah, cette fameuse rencontre entre un homme et un peuple... Homme oui, pas femme, et Blanc, catholique, médiatique.
Y'a juste des jours où on a envie de beugler : "Pays de meeeeeerde !"

mercredi, mars 28, 2007

Emeute, qué emeute ?

"Mesdames et Messieurs, notre train ne marquera pas l'arrêt à gare du Nord pour cause d'émeutes dans les couloirs. Euh...c'est pour votre sécurité, en fait."
Elle cherchait ses mots, la conductrice de la ligne 5. Comment ça, des émeutes en plein Paris ? Elle n'avait sûrement pas signé pour ce genre de mission en entrant à la RATP. Quand le train est passé dans la station, au ralenti et portes jalousement fermées, on a pu apercevoir des rubans rouges barrant les sorties, et quelques usagers fatigués coincés sur les quais. Rien à voir. Circulez.
Ce matin, on en sait un peu plus. Tout est parti d'un "banal" contrôle d'identité, parce qu'un pauvre gars n'avait pas payé son ticket. Un simple sauteur de tourniquet, certes récidiviste. Les témoins évoquent un tabassage en règle de la part de CRS, un soutien musclé de la part de voyageurs, et d'une inévitable perte de contrôle générale.
Je pourrais parler longuement de cette insupportable manière qu'ont les flics de tutoyer et rudoyer, systématiquement. Je pourrais certifier que je n'ai jamais au grand jamais été contrôlée question papiers, dans le RER E qui avait son lot quotidien de vérifications. Pourtant je pourrais très bien être ukrainienne, marocaine ou algérienne. Je pourrais encore rapporter ce sentiment anti-policier de base parmi mes élèves, devenu sentiment anti-Sarko, vaguement inquiétant quand il n'est suivi d'aucune réflexion politique.
Mais à quoi bon identifier des bons et des méchants ? La vérité est que ces pandores agressifs ont peur, et qu'ils croient se protéger en attaquant les premiers. Et c'est aussi que des gamins de Clichy-sous-bois ont assez peur d'un "banal" contrôle policier pour aller risquer leur peau dans un transfo EDF. Dos à dos, mais dans une même incompréhension de l'autre.
Dans les médias, les syndicats de la force armée fustigent ces "jeunes" (terme bien vague, dont on se doute qu'il désigne des gosses plutôt basanés) qui refusent l'état de droit, et la gauche s'en prend à Sarkozy qui a mis des uniformes bleus partout. La population craintive qui crie son ras-le-bol et la minorité agissante qui signe sa colère à coups de voitures brûlées. Des agents armés et une garde-à-vue contre une instit s'opposant à l'arrestation d'un grand-père sans-papiers. La fermeté contre l'éducabilité. On n'en sort pas. Comme si la prévention pouvait fonctionner sans répression, et vice-versa. Et comme si on pouvait faire l'économie de la compréhension de l'autre, de sa pensée et de sa souffrance.
Je ne sais pas bien à quoi ce mouvement est dû, mais cette persistance dans la logique d'affrontement m'effraie. Alors oui, ces projets de police de proximité, de matchs de foot entre flicaille et racaille, ça me paraît une bonne idée. Histoire de comprendre avec son coeur qu'il y a un être humain sous les képis et sous les bandanas.

mardi, janvier 30, 2007

Pourquoi j'ai quitté le journalisme

Ca faisait un moment que je n'avais plus croisé de journaliste. Oh que je suis contente d'avoir quitté ce milieu.

Pourtant, il n'est pas désagréable, ce dingo de radio. C'est même plutôt un mec bien, qui a choisi de travailler sur la banlieue avec les gens qui la peuplent et la font vivre. Il est investi dans plusieurs projets pédagogiques avec des gamins du 9-3. Grimace quand on lui sort le mythe de l'objectivité journalistique, y substituant la notion "d'honnêteté" : chacun a un angle, suffit de le présenter clairement pour que l'auditeur y adhère, ou pas. Travaille au jour le jour sur le terrain, au lieu de débarquer en périphérie lorsque ça pète. Professionnellement, c'est très certainement un type rare.

Seulement voilà, il a l'arrogance facile. La réponse à tout planquée dans la besace, prête à être dégainée. Il maîtrise l'art du discours, le noyage de poisson technique et la fausse modestie. Une armure de guerrier, peu d'humour sur soi. Toute la différence entre un Chateaubriand et un Romain Gary.

Je ne lui jette pas la pierre. J'en ai rencontré plein, des comme ça, dans ma courte carrière. Jusqu'à mon copain James, timide débutant il y a cinq ans, responsable de rédac bavard et prétentieux aujourd'hui. C'est un métier qui déforme, qui blinde, rend cynique. Ce masque de combattant est probablement ce qu'on exige d'un bon journaleux. Le mien s'attachait décidément bien mal.

Quand on me demande pourquoi j'ai changé de voie, j'ai pris l'habitude de répondre : "Parce que je me sentais nuisible à la communauté humaine dans laquelle je vivais, à monter les faits divers en épingle, à annoncer des licenciements avant le patron, pour vendre du papier." Et c'est totalement vrai. J'énonce aussi, en vrac, les horaires extensibles à l'infini, la galère quand on n'a pas fait d'école de journalisme, les rapports biaisés avec la population, mon manque d'audace et de répartie. Et tout cela aussi est vrai. Mais j'aurais pu le supporter. Bien d'autres métiers supposent l'équivalent.

Non, je crois surtout que j'ai eu peur de m'abîmer. De ne plus voir dans la misère et la détresse qu'un énième sujet de société, de recevoir les confidences avec l'arrière-pensée d'un papier en Une. De penser le monde selon la règle du "mort kilométrique" (un macchabée à deux pas en vaut 50 à Bamako). Je ne veux pas pouvoir me laver les yeux de tout, pour reprendre l'expression de la téléreporter Marine Jacquemin.

Au moins, le métier de prof me permet de rester humaniste.

mardi, janvier 02, 2007

Joyeuse surconsommation 2007

1er janvier 2007 : les supermarchés français ont enfin accès à la pub télévisée. Réjouissons-nous de ce progrès pour le consommateur, qui n'avait jusqu'ici que la radio, les pages de ses journaux et magazines préférés, les hideux panneaux qui défigurent le paysage urbain et routier, les couloirs de métro, les affichettes des grandes surfaces et les brochures en papier glacé distribuées dans sa boîte aux lettres pour s'informer. Au vu des quelques spots diffusés dès hier, on peut de surcroît s'attendre à des sommets inouïs, question créativité.
Si je suis un brin amère, c'est que, par moments, mon ancien métier de journaliste me revient. Que je me souviens des menaces pas voilées du tout du grand annonceur local, un supermarché justement, lorsque nos fort innocents articles gênaient ses petites affaires. Je me souviens aussi de la mine de l'éditeur et de la responsable du service commercial, expliquant au gratte-papier trop consciencieux qu'il allait falloir revoir sa copie, sous peine de se voir retirer un sacré budget pub. Et je me dis que les reportages sur les coulisses de la grande distribution, les heures sup' non payées des caristes ou le harcèlement moral des caissières ne risquent pas de fleurir sur nos chaînes hertziennes dans les années à venir.
La loi qui, depuis 1968, empêchait les supermarchés de postillonner sur nos petits écrans avait pour but de protéger la presse écrite, qui tire une immense partie de ses revenus de ces réclames-là. Si violemment que je vomisse un système qui fait dépendre l'info de la pub, je me demande un peu comment vont survivre les journaux, ces vestiges préhistoriques où l'on trouve encore investigation, analyse de plus de trente lignes et mise en perspective, si on a de la chance. Je m'inquiète aussi de savoir à qui va profiter cette manne inespérée. Sur ce dernier point, je suis rassurée par la lecture d'un Libé de décembre : "Bonne nouvelle : c'est TF1, une pauvre petite chaîne dans le besoin, qui va survivre grâce à la grande distribution." Bonne nouvelle, oui : je ne suis pas la seule à habiller de sarcasme mes très sérieuses craintes.