De retour d'une réunion d'entente sur les critères de correction du bac, de laquelle j'aurai sûrement l'occasion de reparler, je me vautre sur mon célèbre canapé rouge, direction la télé. Rien de tel que le journal de 13h pour assimiler facilement les infos, pensé-je. L'analyse n'y est pas trop poussée, les références culturelles presque inexistantes, et l'image fait glisser le tout. Il est 12h30, la première édition est celle de canal + ; j'allume.
Cela commence par Alain Ducasse qui décide de ne plus être français, mais monégasque. Joint au téléphone, étonné, mais apssablement irrité, le cuisinier dit "écoutez, c'est un choix de coeur : je vis à Monaco depuis 1987, mes sociétés sont françaises, restent françaises, et paieront l'impôt sur les sociétés en France", arrêtez de me faire chier (j'ajoute la dernière portion de phrase pour l'emphase). Bon. Pendant cinq bonnes minutes, la journaliste, qui avait affirmé que cela "relançait la polémique sur le bouclier fiscal", diffuse interview sur interview de gars qui discutent le choix personnel d'Alain, la gauche pour dire "voyez, ça sert à rien votre truc" et la droite pour dire "le bouclier est déjà un mieux, mais on ne sera jamais au niveau de Monaco ça c'est sûr". Cinq minutes sur un débat qui avait été invalidé au bout de trente secondes. A croire qu'il n'existe pas de choix de coeur quand on est homme public, mais juste des événements hautement symboliques de ce qui se passe dans ce pays.
Plus tard, on revient sur les événements du week-end. D'abord l'agression du jeune homme "de confession juive", comme si "juif" était un gros mot, comme "noir" désormais remplacé par "black". Il est plongé dans le coma, on recherche activement ses bourreaux. "Et puis dans le centre de rétention de Vincennes"...continue la journaliste. "Et puis" ? "Et puis !" Quel lien entre ces deux histoires ? Pas la violence, qui traverse le journal de part en part. Pas le lieu, ni l'identité des victimes, ni la nature des faits. J'ai beau chercher, je ne vois que la sensation confuse qu'on parle de gens pas tout à fait français. L'esprit convoque d'abord la kippa, la barbe voire les papillotes, puis la peau noire ou basanée, les vêtements sales, l'odeur de misère. De l'humain typé, pas tout à fait comme nous. De l'Etranger, dans toute sa splendeur. Qu'importe si les Juifs sont français depuis quinze générations,* ou si les sans-papiers vivent et travaillent ici depuis trente ans.
On parle ensuite soldes, tennis, et je me détends. Mauresmo est toujours en lice et je vais pouvoir acheter plein de jolies choses pas cher, chouette. C'est lors de l'analyse de Nicolas Domenach que mes muscles se raidissent à nouveau. "Eh oui, les soldes arrivent au bon moment pour le gouvernement Fillon, qui accumule les mauvaises nouvelles : mouvements sociaux au printemps, pouvoir d'achat en berne, popularité en chute libre, le non irlandais au mini-traité, l'élimination de l'euro..." L'élimi...? Mais bordel de dieu. J'ai beau ne pas porter Sarkozy dans mon coeur, le rendre responsable des penalties douteux d'une bande de onze gugusses en short, faudrait voir à pas abuser. Certes, les politiques sont les premiers à se saisir de l'embellie post-victoire, avec laquelle ils n'ont rien à voir non plus, mais est-on vraiment obligés de rentrer dans leur jeu ? Sommes-nous vraiment si cons ?
Ce discours décérébré m'inquiète. Ca ne parle de nulle part, cela ne dit rien, et à personne, au final. Cela fait semblant : ne nommons pas les faits, n'hésitons pas à répondre à une question sans objet, ne cherchons pas les racines de nos raisonnements. Reproduisons à l'infini un modèle que nous connaissons, qui n'est jamais qu'une variation à partir de thèmes pas inépuisables : débat sur l'insécurité, débat sur le pouvoir d'achat, polémique quant à l'immigration, quant aux impôts, débat sur l'euthanasie, sur les droits des homosexuels, sur la place de l'islam et de ses manifestations diverses, polémique sur le droit de grève, sur la santé à deux vitesses, sur le déficit de la France, sur la lourdeur technocratique de l'Europe, sur la qualité du service public. Et je crois qu'on a fait le tour.
"S'informer fatigue", écrivait Ignacio Ramonet il y a une quinzaine d'années. Aujourd'hui l'homme ou la femme de bonne volonté se fatigue doublement : effectuer soi-même le travail d'analyse du journaliste, et déconstruire les conneries qu'il nous jette en pâture.
* L'ignorance de mes contemporains ne cesse à ce propos de me stupéfier. Lorsque j'annonce que je sors depuis quelques semaines avec un Juif arabe, les sourcils se froncent et les yeux m'interrogent : "comment il fait pour les deux à la fois ?" Je jure que je n'invente rien et que je parle à des gens qui ont tous eu leur bac avec une épreuve d'histoire et une épreuve de géographie dedans.
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